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Gregory Crewdson. Eveningside



Une exposition intense sur l’humain, un photographe de l’intime et du sociétal dans une Amérique en plein bouleversement. Un des grands artistes représentés par Templon, 2023.

Gregory Crewdson a tenu la vedette aux Rencontres Photographiques d’Arles en 2023, avec une vidéo sur le processus complexe de prise de photos et 3 séries exceptionnelles.
L’exposition à la galerie Templon ne retient que la dernière partie de cette trilogie débutée en 2012 qui se singularise par le Noir et Blanc et des formats moyens. Cet ensemble de vingt photographies panoramiques fascine par sa netteté troublante et ses ambiances crépusculaires.

Eveningside Tattoo

Pionnier de la photographie panoramique contemporaine, où les techniques sont très proches du cinéma, Gregory Crewdson développe depuis trente ans un langage photographique unique, où chaque prise de vue est le résultat d’un long travail de production en amont, avec story-board, acteurs, construction de décors, plateau technique, effets spéciaux et système d’éclairage sophistiqué. Chaque photo est ainsi le résultat de centaines de prises de vues à partir d’un lieu unique avec des focales différentes qui sont ensuite recomposées en un ensemble visant la perfection des postures et des détails, comme dans les tableaux de Vermeer ou Bosch.
Les deux premières séries en couleur intriguaient : la première, Cathedral of the Pine, parce qu’elle plaçait le visiteur dans des scènes de l’intime et de la psyché de l’artiste, une sorte de rébus sur la vie ; la deuxième, An Eclipse of Moths, l’éclipse des phalènes (2018-2019) parce qu’elle présente des individus désorientés, léthargiques, dans des scènes étranges de lieux détruits ou marginalisés. Une vision issue de l’époque Trump, une éclipse de l’idéal civilisationnel. Lire V&D

Avec l’expositionEveningside (2021-2022) , synthèse des deux séries précédentes réalisée en Noir et Blanc dans la période du Covid, Gregory Crewdson est inspiré par les atmosphères des films noirs des années 1940-1950. Eveningside est une ville fictive, somme de toutes les villes qu’il a sillonnées autour de chez lui, des bourgades du déclin. Il en fait une photographie/peinture de méditation et de sociologie, une réflexion sur ce qu’est une société, où se nouent des rapports d’appartenance, où se déploient des expériences individuelles et des mémoires de vie. Dans la pénombre des rues et de la civilisation post Trump surgissent quelques femmes, hommes, enfants, des solitaires désœuvrés, mais aussi méditatifs ; toutefois des éclats d’un possible espoir de redémarrage émergent.

Les personnages, figés dans leurs activités quotidiennes les plus banales, sont à la fois fascinants et inquiétants. Portrait fictif d’une Amérique entre deux âges, ces scènes sont souvent saisies à travers le jeu complexe de miroirs, de devantures de magasins, ou de lieux de passage : pont, porche, supérette, quincaillerie. Mobilisant avec virtuosité un ensemble d’effets spéciaux – brouillard, fumée, projecteurs, pluie – sa palette en noir et blanc décline des atmosphères à la fois sombres et gothiques, évoquant aussi bien le cinéma classique que le film noir ou la peinture réaliste d’un Edward Hopper qui se focalisait sur la classe moyenne.
Son œuvre oscille entre l’approche de la vulnérabilité humaine et les paradoxes du rêve américain, au bord de la bascule dans la pauvreté et la déliaison sociale. Les miroirs sont partout et les photos sont structurées par le jeu des regards, parfois dans le vide comme dans la série précédente, mais qui, ici, portent surtout sur des objets, des maisons, ou d’autres humains. Comparer deux photos ayant trait à la réflexion sur la mort illustre la différence entre les séries.

The Barn

The Barn (2013), issue de la série Cathedral of the Pine, est la propre grange du photographe, avec tous les outils, au centre un trou dans le plancher, la figure du tombeau. Le personnage, de la famille du photographe, regarde un rouge-gorge sur l’établi. Il médite sans angoisse apparente, sous une ampoule éteinte. C’est l’animal symbolique témoin de la mort du Christ. La porte est ouverte sur la nature, signe d’espérance. Le spectateur est témoin d’un moment intime. Gregory Crewdson le père du photographe était psychanalyste et il aime dire qu’il cherchait à entendre ce qui s’échangeait dans la pièce d’à côté, quand il était jeune, son père étant psychanalyste.

The Burial Vault

The Burial Vault (2021) de Eveningside, en Noir et Blanc, n’est plus une scène du milieu rural passé, mais d’un lotissement florissant il y a 20 ou 30 ans. Un enfant, éclairé par une subtile lumière, regarde une grange-garage ouverte où attend un cercueil. Le paysage est défoncé, l’extérieur de la grange est plein de rebuts. Tout est solitude, mais l’enfant, et non un adolescent, est debout, bien habillé. Il médite aussi, c’est probablement sa première confrontation avec la mort. Il y a une sensibilité au sacré dans les œuvres de Gregory Crewdson, mais sur le mode de l’affleurement, voire du rituel. La mort et le deuil occupent une place centrale avec des sépultures symboliques. Rien d’angoissé, mais un signe de passage.

Le passage est essentiel dans l’œuvre du photographe.

Morningside Home For Women

Morningside Home For Women (2021). Une jeune femme, sortant de l’adolescence, vient de descendre d’un taxi à l’aube, dans une bourgade vide. Elle va entrer dans un refuge pour femme. Sa situation sociale et personnelle est dite par ses tatouages, un pansement, des chaussons. Elle a échappé à la violence dans l’urgence. Le foyer est ce lieu où elle va trouver protection et réconfort. Elle passe. La scène est peut-être le symbole d’une espérance, celui du moment où les sujets s’arrêtent et choisissent un nouveau chemin.


Jean Deuzèmes

Né en 1962 à Brooklyn, Gregory Crewdson vit et travaille entre New York et le Massachussetts. Il a étudié à SUNY Purchase, New York, puis à l’Université de Yale dans le Connecticut, dont il est aujourd’hui le professeur et le directeur du programme en photographie. Son travail a été largement exposé et collectionné par de nombreux musées.


Templon
8 novembre – 23 décembre 2023

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