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Berlinde De Bruyckere. Khoros
La sculptrice gantoise produit des œuvres chocs où les corps humains subissent les mêmes altérations que ceux des animaux. Sa brutalité ouvre sur des visions entre Éros et Thanatos.

On pourrait la rapprocher de Bacon et de Grünewald par la forme, mais par le sujet de Boltanski ou Nauman. Les expositions se multiplient. Les installations deviennent gigantesques. Serait-ce des références aux grandes boucheries de la guerre ? En fait il y a de multiples références mythiques ou religieuses.
La nouvelle exposition à Bruxelles (Bozar) est une large rétrospective que Guy Gilsoul fait découvrir.
Dans chacune de ses œuvres, l’artiste gantoise unit la mort et la vie, la puissance et son contraire, l’horreur et la sublime beauté. Au fil des salles, les corps sont des arbres, des chevaux ou encore des anges dont les peaux sont irriguées de sang et de tendresse quand ils ne sont pas couverts par de vieilles couvertures usées par les pluies et l’usage.
Au fil des salles, Berlinde De Bruyckere a aussi convoqué ses âmes sœurs : son mari, le sculpteur Peter Van Buggenhout, Pasolini, Patti Smith, Cranach, un tanneur ou encore Saint Sébastien. Son atelier lui ressemble, l’accompagne et la protège. Il s’agit d’une ancienne école catholique pour enfants avec ses anciennes salles de classes, ses fenêtres hautes, ses longs couloirs, sa cour de récréation et ses murs imbibés d’anciens soupirs.
D’anciennes solitudes qui ancrent son travail dans une lente et longue traversée qui débute en ses premières années d’enfance qu’elle passe pour l’essentiel chez sa grand-mère qui vivait dans un village entouré par les campagnes. Ses camarades habitaient les fermes avoisinantes avec pour complices, les vaches, poules et lapins. Par le dessin, dès ses trois ans, elle se racontait des histoires dont les héros étaient tout autant des personnages que des animaux ou des arbres. Ces univers imaginés participaient à son bien-être. Sans doute aussi à l’éveil de son identité. « J’existais grâce à eux » me confia-t-elle. Mais ils l’emmenaient déjà vers des profondeurs dont elle n’avait aucune conscience claire même si, en dessinant des arbres sans feuille s’était infiltrée en elle et comme chez tant d’autres enfants, la réalité de la mort.
Tout change quand, à cinq ans, elle entre dans un pensionnat catholique pour n’en sortir que dix ans plus tard. Si la fillette profitait des joies de la camaraderie qu’un tel enfermement provoque, elle se débat aussi avec la solitude dont seul le dessin, la console. Autour d’elle, la vie est totalement différente, organisée, ritualisée même. Et cela va la nourrir davantage que la détruire. Tous les matins, par exemple, en rejoignant la chapelle, au lieu de prier, elle laisse voyager son regard jusqu’aux crucifix, pietà, chemin de croix et autres martyres. Le Christ devenait un héros. Mais un héros à double visage. D’une part, blessé, elle le voyait souffrant, tourmenté. D’autre part, elle percevait sa grande douceur, son calme et pour tout dire, son apaisante beauté. De la même manière, inconsciemment, les histoires racontées dans les évangiles, des paraboles aux scènes de miracles ou de martyres entraient dans son esprit et stimulaient son imagination.
Ces récits chrétiens, ces rituels et ces images s’inscrivent au fer rouge dans son esprit d’enfant. Car d’images, elle a besoin et chez ses parents où elle revient chaque week-end, il n’y avait aucun livre d’art. Cela ne les intéressait pas. Son seul contact avec l’art, elle le trouvait dans les images de reproductions de tableaux anciens via les chromos Historia qu’elle collectionnait. En les regardant, elle s’inventait des scénarios. Aujourd’hui encore, sur les murs de l’atelier, elle punaise un peu au hasard des reproductions mais aussi des scènes de la vie qui l’entourent. En réalité, chaque jour, elle absorbe aussi les images des gens qu’elle croise dans son quartier, dans le tram, dans les journaux, à la télévision. Après parfois bien longtemps, un peu comme ces hiboux qui avalent toutes sortes de choses régurgitées après en une petite boule qu’on peut trouver dans les campagnes, elles reviennent et imposent leurs traces dans son travail.
Mais un jour, elle avait 14 ans, son professeur de dessin emmène toute la classe au musée des Beaux-Arts de Gand. Pour la première fois, elle entrait dans une autre église. Celle de la culture. Pour l’adolescente, ce fût un véritable choc. Il y avait là des scènes religieuses qu’elle reconnaissait mais avec une différence capitale : entre les images Historia ou celles accrochées dans le pensionnat et ces peintures anciennes, s’impose à elle la réalité de l’art. Une véritable révélation. « Le Portement de croix » de Jérôme Bosch où l’on voit la tête du Christ entourée par des visages aussi grimaçants que menaçants la bouleverse particulièrement. « C’était beaucoup plus qu’une image, explique –t-elle. Même la couleur de la peau des « méchants » par exemple exprimait leur agressivité. En fait, c’est devant ce tableau que j’ai compris combien la dimension technique nous porte vers d’autres niveaux de lecture. A l’époque, je n’aurais pu l’expliquer mais j’en étais bouleversée. Aujourd’hui encore, je retourne régulièrement revoir ce Jérôme Bosch. A partir de lui, je me suis sentie de plus en plus proche des peintres du Moyen-âge de ma région et de leur regard porté sur un monde qui inclut la mort. »
A 15 ans, elle quitte le pensionnat et intègre les Humanités artistiques Sint Lucas à Gand puis le cursus Beaux-Arts. Enfin, et désormais, elle va créer, comme elle le faisait quand elle avait 3 ans, pour se construire seule mais libre. Construire un dessin ou une sculpture qui soit un peu comme « sa » maison.
Viennent alors les premières sculptures, des représentations de jeunes femmes dont la tête et une partie du corps sont recouverts par une vieille couverture. On évoquera alors les sans-abris et les réfugiés. Parfois, en effet, ces besoins qu’ont les enfants de se protéger du regard en tendant une couverture entre deux chaises et une table. Un abri.
« Il y a dans la couverture quelque chose de très commun et de fondamental. Elle possède une odeur et on y imprègne la nôtre. Elle se trouve partout disponible. Sur le lit ou dans le fauteuil du salon aux grands froids de l’hiver, elle est une deuxième peau. Elle est aussi tendresse. »
A partir des années 2000, l’œuvre va se complexifier. Les choix se précisent. L’importance de la peau par exemple et sa teinte obtenue par un travail dans l’épaisseur de la cire qui l’irrigue de sang et de froidure bleutée. Et puis le choix de valoriser les corps acéphales afin d‘échapper à la temporalité, aux lieux, à l’anecdote. Exprimer à travers la pose et la sensualité de texture et de couleurs, la dimension mentale de l’humain, ses conflits, ses appels entre élan vital et désir de mort. Cette quête de l’universalité et dont on trouve les échos à la fois dans la bible comme dans l’Odyssée ou les textes indiens va aussi passer par un face à face avec l’animal :
« Mes parents étaient bouchers. Quand j’y pense, je vois le vêtement blanc taché du sang des animaux que mon père transportait jusqu’aux frigos. Mais pour moi, c’était assez banal à la différence de l’expérience du musée. Cela m’a même donné une force : les gros animaux morts ne me font pas peur. Je peux les approcher, les toucher, je peux observer leurs viscères. Mon père débitait le bœuf pour en faire de la nourriture. Moi, je donne aux figures que je crée (l’homme, le cheval, l’arbre) une nouvelle vie en essayant de garder la beauté de leur corps et leur noblesse. »
A Bruxelles, ce sont 25 ans de création qui ont été réunis. On n’en sort pas indemne.
Guy Gilsoul
Bruxelles, Bozar jusqu’au 31 août. www.bozar.be