Pour les artistes qui proviennent des zones en guerre, les villes où ils avaient passé leur enfance ou commencé à construire leur vie relèvent de l’expérience intime. Elles ont été détruites, dévastées, voire rasées. Les liens qu’ils avaient avec leur territoire concret n’ont pas disparu, ils sont déchiquetés, à vif. Ainsi Khaled Dawwa demeure accroché à ces pierres, ces escaliers et terrasses, ces logements où il pensait le monde avec les formes d’expression qu’il avait choisies. Aujourd’hui, il ne vit pas dans la nostalgie, mais encore dans l’instant du choc ou de son après. Il a poursuivi sa vie ailleurs, mais son esprit est toujours arrimé à ce cadre matériel.
Pour Khaled Dawwa, l’enjeu est de parler de là où il a vécu, de poursuivre le dialogue, tantôt pour dénoncer ou pour partager, tantôt pour continuer à vivre avec ces lieux familiers blessés ou à l’agonie. Il s’agit de les tutoyer avec des gestes artistiques, de continuer à leur conférer de la beauté et de la partager avec ceux qui regardent ses œuvres.
Le thème de la ruine n’est pas exceptionnel dans l’art, il est régulièrement repris. Une exposition au Louvre en 2016 sur Hubert Robert (1733-1808) montrait comment ce peintre sur le motif, fasciné par la ruine antique, mêlant le réalisme à l’imaginaire préfigurait la sensibilité romantique et illustrait sa philosophie du temps. (Voir vidéo)
Sur le mode pluridisciplinaire contemporain, Anne et Patrick Poirier ont, quant à eux, exploré les mondes en ruine, comme métaphore de la fragilité des civilisations, en produisant d’immenses maquettes) noircies que l’on observe de haut, avec distance, comme on le dit « avec le point de vue de Dieu ». Dans les sources d’inspiration de ces deux artistes nés en 1942, l’empreinte des souvenirs de leurs jeux d’enfants dans les ruines de la guerre revient avec des modes les plus divers.
Mais l’approche de l’artiste syrien est différente : il refuse de mettre de l’imaginaire ou de l’abstraction dans la réalité crue qu’il représente pourtant avec tendresse ; il met le visiteur au même niveau de regard que lui.
Khaled Dawwa. « Voici mon cœur ! », 2018-2021, installation en polystyrène, terre, bois et fer. Cité internationale des arts (avril –mai 2021)
Découvrir cette ville syrienne dévastée, volontairement éclairée de manière blafarde dans l’exposition, comme un paysage sous la lune, plonge le visiteur dans l’inquiétude, l’étouffement et surtout le silence.
L’expérience qu’il vit alors le relie à la douleur qui sourd en permanence chez l’artiste. « À la fin de 2013, je suis resté presque seul à Damas, puis j’ai été blessé par un tir d’hélicoptère et là j’ai compris que tout était fini. De l’hôpital à la prison, de l’armée à la frontière libanaise, moi qui m’étais juré de ne jamais faire mon service militaire et de ne jamais quitter le pays, en quatre mois, j’aurais tout fait. Aujourd’hui je me sens « étranger ». En arabe, on emploie le même mot pour désigner la douleur d’être étranger et le mal du pays. […] Aujourd’hui, je comprends que la sculpture est mon outil d’expression. Je pars des émotions les plus profondes pour développer des idées que je partage avec tous. Je travaille toujours avec la terre, j’essaie de raconter l’histoire de mon point de vue, d’établir la justice de notre cause, pour rester debout et faire face à nos responsabilités. [3] »
Le visiteur peut imaginer qu’il est dans une scène de crime tant l’œuvre est grande. La faible lumière l’oblige à faire un effort de regard, d’attention. L’être humain est à l’état de trace. Le vide ressenti est celui de la dévastation. Le médium est celui de la maquette d’enfant, où tout a été précisément reconstruit avec les mêmes codes puis recouvert d’une seule couleur blanchâtre, unifiant tout : les pavés, les vélos, les appartements éventrés, la mosquée percée, les rideaux arrachés, les terrasses effondrées et leur garde-corps, etc. Tout est fabriqué avec minutie et posé à la hauteur du regard, sur une table. Avec cette familiarité d’échelle d’une œuvre qui semblerait un jeu d’enfant si elle était éclairée totalement, le visiteur n’est pas au-dessus, il est aspiré dedans et n’en sort pas, il vit la même émotion visuelle en s’accrochant à des détails qui défilent sous ses yeux. Mais est-ce que l’artiste en est sorti ? La maquette n’est pas finie, elle porte en sous-titre « Travail en cours », elle grandit, comme son fils qui est né au moment où il a commencé son œuvre. Elle est en gestation devant le visiteur. Certains ont évoqué « une œuvre Frankenstein » capable de dépasser son créateur. Mais est-ce un monstre ? Non, car elle est belle, elle exprime l’authenticité de l’artiste.
En fait, cette œuvre apparaît comme un « autoportrait » des émotions et des souvenirs précis de l’artiste. Dévastée comme l’a été son auteur.Elle fonctionne comme une catharsis et traduit l’universalité de la détresse. Et son titre est clair : « Voici mon cœur ! »
Sa force tient dans la matérialisation du propos de l’artiste : « J’essaie de raconter l’histoire de mon point de vue, d’établir la justice de notre cause, pour rester debout et faire face à nos responsabilités. »
Ne serait-ce pas une invitation faite au visiteur de rester, lui aussi, debout face à ses responsabilités ?
Jean Deuzèmes
PS : Lire sur Voir et Dire un article sur Brian Maguire, dont l’approche des villes détruites est très différente>>>