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Baptist Coelho. Galerie Saint-Séverin



« You will never understand what we have gone through, 2021 ». Une installation douloureuse et décalée par rapport au temps de Noël, mais très actuelle dans un contexte de conflits mondiaux. Une archéologie visuelle de la souffrance vécue.

La Galerie Saint-Séverin se singularise une fois encore par l’œuvre unique qui occupe sa vitrine. En ce temps de Noël 2021, elle est éclairée comme celles des lieux de consommation. Mais ce ne sont pas des récits pour les enfants qui sont mis en scène, ce ne sont pas de beaux vêtements que l’on aspire à porter ou des cadeaux que l’on s’apprête à faire, ce n’est pas la paix des cœurs qui est susurrée. Si tout est soigneusement agencé et très propre, les objets intriguent et mettent mal à l’aise. À l’image de ce manteau hérissé de pointes parfaitement alignées, ou de ce coussin dans lequel sont insérées des lames de scie circulaire à la place de broderies, ce sont des hybrides, des chimères, qui parlent de situations de violence, expriment la souffrance vécue par on ne sait qui.
Derrière, un petit film donne l’explication : des lettres de soldats indiens, extraites d’un livre d’échanges épistolaires avec les familles, des hommes, envoyés, lors de la Grande Guerre de 14-18, se battre en Occident en tant que soldats de l’Empire britannique. Dans la mémoire de cette nouvelle souffrance, la découverte du froid occupe une grande place et se combine à la blessure. Froid, blessure des réalités auxquelles Noël oppose un autre récit : la chaleur d’un foyer, même précaire, le soin apporté au nouveau-né, faible par nature, sous le regard attendri des bergers. « Vous ne comprendrez jamais ce que nous avons vécu » est une installation pour Noël, un anti-discours de Noël, et paradoxalement en résonance avec le récit évangélique puisqu’il parle de la réalité brutale vécue par des déracinés, loin de chez eux, de l’espérance de survivre.

On ne s’étonne pas que les artistes de référence de Baptist Coelho soient des artistes de la mémoire collective et violentée, comme Amselm Kiefer ou Joseph Beuys, du traumatisme individuel, comme Louise Bourgeois.

Cette installation s’inscrit dans de multiples recherches menées par Baptist Coelho sur les cultures, les géographies et les histoires individuelles et collectives occultées dans les conflits. Ainsi, en 2018, après avoir étudié la situation des combattants entre l’Inde et le Pakistan autour d’un glacier de l’Himalaya, il avait déjà été invité par le Centre Georges Pompidou à faire une projection et une performance sur la situation en 14-18.
Une œuvre à l’opposé de la précédente œuvre présentée à la Galerie sur la nostalgie de l’enfance.

Jean Deuzèmes

Présentation par la commissaire

Biographie

L’artiste, Baptist Coelho, né en 1977, vit et travaille à Mumbai, en Inde. En 2021-22 il est en résidence à la Fondation Fiminco à Romainville et au In Flanders Field Museum à Ypres en Belgique.

Depuis plusieurs années, Baptist Coelho a entamé une forme d’archéologie de la violence et des guerres, et particulièrement celles qui concernent les Indiens. Son travail en fait apparaître les répercussions à la fois physiques et psychologiques. Ses œuvres s’élaborent et s’articulent à partir de différentes histoires passées sous silence qu’il exhume et interprète. Ses recherches se basent notamment sur l’ethnographie et l’étude d’archives. Par le biais de rencontres, il enquête sur les récits liés aux conflits armés, à la conscription, la commémoration, l’héroïsme, donnant de la visibilité à des émotions comme la peur, et à des questions liées au corps, au genre, à la guérison.

À partir d’investigations multiples, de collaborations, il entreprend de déconstruire les récits qu’il recueille. Il les restitue, tout en y injectant une part d’imaginaire, et les confronte aux formes de pouvoir.

Sa pratique artistique est interdisciplinaire ; elle comprend la photographie, la performance, la vidéo et le son. En 2006, Baptist Coelho a obtenu un Master au Birmingham Institute of Art & Design, au Royaume-Uni. Il a, entre autres, reçu le Prix indien “Promising Artist Award” en 2007 ou encore le prix “Sovereign Asian Art”, Hong Kong en 2016. [.]

You will never understand what we have gone through, 2021

« La plupart du temps, Baptist Coelho récupère des traces (textes, images ou sons) que le temps a effacées et qu’il réactive. C’est à partir d’un recueil de lettres envoyées à leurs familles par des soldats indiens embarqués dans la Première Guerre mondiale, qu’il a élaboré son installation, – tel un autel mémorial – à la Galerie Saint-Séverin. Il réhabilite ainsi l’effacement que l’Histoire a imposé aux efforts de guerre menés par l’Inde qui envoya 1 100 000 hommes au combat.

Instruments de la violence de l’État, les corps des combattants (qui furent surtout des victimes) ont disparu depuis longtemps. Leurs écrits toutefois demeurent et bien que censurés par l’autorité militaire, ils témoignent des épreuves endurées par les hommes enrôlés. La souffrance et les sacrifices, le désarroi, la colère se sont exprimés dans leurs courriers. L’artiste rassemble ces éléments qui témoignent des sentiments et des ressentis vécus par les soldats, et projette des extraits des missives sur le mur**. Inspirées du portrait d’un conscrit à l’aquarelle, deux impressions en photogravure s’ajoutent à ce qui ressemble à un cabinet de curiosités.

Le radiateur, trouvé par l’artiste, empaqueté avec des bandages, évoque les températures glaciales qui saisissent les corps. Vêtus de simples uniformes de fin coton, les recrues sont saisies par la froideur du climat. Les aiguilles plantées dans la manche de l’uniforme, la couronne funéraire, les objets extraits du monde médical rappellent les blessures endurées, la cruauté, l’indifférence. Les bandes de gaze recouvrent ici des objets comme pour les invisibiliser. Elles matérialisent les soins médicaux apportés aux hommes blessés, mais aussi leurs détresses psychologiques. La Galerie devient lieu de mémoire, qui rend hommage au courage, et dénonce l’absurdité des guerres. »
Odile Burluraux, commissaire

Extraits de lettre
In David Omissi, Indian Voices of the Great War : Soldiers’ Letters, 1914-18. (Les voix indiennes de la Grande Guerre : lettres de guerre, 1914 -1918), Penguin, Viking, 2014

« Lettre de Mozafar Ahmed Khan (Pathan) à Ashuraf Khan (Hazara District, NWFP)
9e Hodson ‘s Horse [9e lanciers du Bengale] [Urdu] 13 novembre 1916

Tout le plaisir que j’ai eu dans la vie était lié à Ali Akbar. Soyez patient. Cette calamité ne s’est pas seulement abattue sur nous, mais sur le monde entier. De beaux jeunes hommes, chéris de leurs parents, d’une beauté étonnante, que j’ai si souvent vu nus sur le champ de bataille. Dieu merci, notre cher frère a eu un enterrement digne. Il y avait un cercueil, une tombe appropriée et une pierre tombale qui lui servira de mémorial aux yeux du monde. Quiconque la verra dira : “Voilà le genre de tombe qu’on construit durant cette grande guerre pour les vaillants morts”. »

Samedi 5 février 2022, 17h, à la veille de la clôture de son exposition, Baptist Coelho vous invite à assister à une performance sur son œuvre.

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