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Arles 2026 : Relire ou anticiper ?



Les Rencontres photographiques 2026, « Des mondes à relire », sont propices à de belles et réjouissantes découvertes ; mais sur quelles perspectives ouvrent-elles ?

Michel Brigaud, Boîte à idées, 1960 © J2M

En 2026, à Venise, « En mode mineur » proposait d’écouter les récits longtemps tenus pour secondaires afin d’ouvrir l’art à d’autres futurs possibles (lireJean Deuzèmes) . À Arles, la 57e édition des Rencontres de la photographie emprunte un chemin voisin, mais semble s’y arrêter : « Des mondes à relire » regarde en arrière avec constance, et hésite à regarder en avant.

Du 6 juillet au 4 octobre 2026, Arles redevient, comme chaque été depuis 1970, la capitale mondiale de la photographie. Une quarantaine d’expositions occupent chapelles, cloîtres et anciens ateliers ferroviaires. Le millésime a ceci de particulier qu’il précède de peu le bicentenaire de l’invention du médium : une occasion, en apparence, de s’interroger sur ce que la photographie devient à l’heure des images de synthèse, des flux algorithmiques et de la défiance généralisée envers le document visuel. Le directeur du festival, Christoph Wiesner, a choisi un tout autre angle : « Des mondes à relire ». De quoi est faite alors la nouveauté dans la photographie ? L’évènement 2026 ne tient-il pas l’avenir à distance ?

Arles et ses expositions

Fondées en 1970 [1] , les Rencontres portent depuis l’origine une double vocation : faire reconnaître un art longtemps jugé mineur, et raconter le monde par l’image. Après 56 éditions, la question de cette année peut être considérée comme un retour aux sources, à ceci près qu’il ne s’agit plus de faire accepter la photographie comme une forme d’art, mais de donner de la valeur à certains univers, à certaines mémoires en les exposant.
Le plan des séquences du catalogue pour classer les expositions est significatif : Indépendances / Relectures / Traversées / Vies sensibles / Archives incertaines / Émergences.

Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again, 2022 © Rencontres

La photo de référence est aussi un bon exemple, « Many Reasons to Live Again », 2022 de Carlos Idun-Tawiah est l’image de l’exposition « Ghana ! Rêver l’indépendance, 1957-1976 », qui ne parle pas de la décolonisation dans les termes d’aujourd’hui, mais des premiers pas de la nouvelle république du Ghana, avec des photographes sollicités pour construire un récit national. Or, ce n’est pas une photo d’époque, car elle est complètement inventée sans IA selon une mise en scène contemporaine, avec humour, un monde où tous sourient et entrent dans la modernité. Le contemporain réinvente-t-il le passé ?

Un monde qu’il faudrait déchiffrer plutôt qu’inventer ?

Le dossier de presse pose d’emblée l’intention : dans une époque encline à simplifier, opposer et réduire, les Rencontres veulent ouvrir un espace pour la complexité et la sensibilité, sans adoucir la violence du réel, mais en lui rendant sa profondeur. L’ambition est estimable, et elle rejoint celle que défendait Koyo Kouoh à la Biennale de Venise qui aura marqué cette 61e édition : faire entendre ce qui a été relégué au second plan, déplacer le centre de gravité des récits dominants.

Samy Bajoli, Mwaant Nzav Mbuumb Kadi Mateend Mateend Ku Musaamb Chingeendj II et la première Dame, 2021 © J2M

Mais à Arles, le verbe choisi trahit une différence de posture. « Relire » suppose un texte déjà écrit, une mémoire à rouvrir. La programmation le confirme : indépendances africaines, archives familiales ravivées par Sammy Balojiou Katia Kameli, deux siècles de relation entre l’homme et le vivant revisités à travers Clergue, Parr, Lartigue ou Salgado, hommage à William Klein.

Martin Parr © J2M

Autant de gestes de restitution et de réparation historiographique — précieux, à l’heure où les récits nationaux hérités des empires continuent d’être contestés, de Venise à Arles. Mais peu d’entre eux formulent une hypothèse sur ce que sera l’image demain et ce qu’on en fera, sur l’avenir des artistes, sur la manière dont l’intelligence artificielle ou la submersion des écrans redessinent déjà le geste photographique. Et pourtant, les jeunes générations font part de leurs expérimentations. Cela donne-t-il un sens ? Relire le monde, oui ; l’écrire à nouveau, c’est une autre affaire, que cette édition n’engage qu’à la marge.

Le photographe comme passeur, non comme éclaireur ?

Ce choix de vocabulaire dessine, en creux, le rôle assigné aux artistes. Les Rencontres affirment vouloir se positionner comme une aide à la multiplication des récits, à un moment où les tentatives de simplification et de falsification se propagent.

EdouardnAlbert "Billy" Meier, vaisseaux spatiaux photographiés en 1975 © J2M

La formule est juste, mais, en définitive, elle situerait le photographe du côté de la transmission plus que de l’invention : il documente, il archive, il initie à la lecture des images — l’éditorial insiste d’ailleurs sur « la transmission et l’initiation à la lecture des images » comme priorité. On est proche de la figure du passeur, du gardien de mémoire, moins de celle de l’expérimentateur qui risque une forme inédite.

Cette tonalité contraste avec ce que l’on pouvait observer à Venise cette année : là où « En mode mineur » cherchait, jusque dans le silence, à faire émerger de nouveaux régimes sensibles — l’écoute comme médium, le soin du vivant comme matière plastique —, Arles semble davantage soucieux de consolider un corpus. Un travail de vérité, incontestablement. Un travail de prospective, beaucoup moins.

Phan Quang, Re/Cover , Vietnam 2014,(Prix découverte Fondation Louis Rœderer) © J2M

Il serait pourtant injuste d’arrêter le diagnostic là. Le Prix Découverte Fondation Louis Roederer réunit sept artistes émergents repérés par des structures indépendantes qui font, saison après saison, le travail de défrichage que l’institution ne peut pas faire seule.

C’est dans la marge du programme général que se dessinent des sensibilités moins tournées vers l’archive, mais :

  1. Vers un monde de l’image non restreint au tirage papier, ouvert sur bien d’autres médiums artistiques, comme la tapisserie (la photo est cousue ou imprimée sur le tissu), la performance, le traitement chimique et l’aléa, le son, l’écrit et la poésie et bien sûr la vidéo avec des dimensions inusitées du fait des évolutions techniques. Les artistes redeviennent des artisans dans l’expérimentation. Il est significatif que les nouveaux artistes n’aient pas seulement un passé de photographe, car ils ont fait des études dans des disciplines très éloignées. Les nouveaux artistes prennent leurs distances avec les innovations. technologiques, y compris l’IA. Ils utilisent les bactéries, le végétal, etc. Ils réinventent l’appareil photo.
    Susanna de Vido, quand nous regarderons à nouveau les étoiles, 2025, détail © J2M
  1. Vers une écologie du sensible. Le vivant n’y est plus seulement un motif hérité — l’animal photographié par les grands anciens qui est la grande exposition 2026— mais une question de cohabitation, prolongée par le Jardin d’été et son « Flower Power ».
    Suzanne Lafont
  1. Vers une recherche des racines de l’identité. Les récits de filiation portés par une génération plus jeune, notamment de photographes africains et diasporiques ne se contentent pas de rouvrir un dossier clos : ils cherchent, à travers la reconstruction de gestes familiaux, une manière de se projeter. Les créateurs d’Afrique, notamment au Ghana, prennent une place croissante dans le champ de la photo. La Biennale de Venise étend le constat dans tous les arts visuels, la décolonisation étant une voie de la recherche d’identité.
    Camille-Renée David, L’ancrage : une ode à ma mère et mon père, 2021-2022 © J2M
  1. Vers une pensée de guetteur de l’humanité. Si les termes de mémoire individuelle et collective sont très souvent utilisés, et associés à la complexité, un certain nombre d’artistes ne se restreignent pas à la documentation, ils pensent les risques du monde.
Clément Cogitore, Memory Palace (extrait vidéo) © Clément Cogitore

L’immense œuvre de Clément Cogitore, Memory Palace, côtoie le sublime. En utilisant 400 heures de vidéo d’images amateurs et tout en remontant le temps, il pose la question du choix de ce qu’on peut garder en mémoire, le bonheur, mais en creux la violence du monde. Quelle place laisser à l’ange de l’oubli dans un monde désormais contrôlé par la mémoire numérique ?

Stan Douglas, 15 juin 2011 © J2M

Stan Douglas avec ses reconstitutions de grands évènements de 2011 pose la question de la veille aux oppressions politiques.

  1. Vers un autre rapport à la vérité. L’image déjà mentionnée de Carlos Idun-Tawiah pour l’affiche de cette édition, où un jeune homme à vélo sourit à l’objectif entouré des siens, doit autant à l’invention d’un futur possible qu’au souvenir d’une indépendance passée. Le geste documentaire, y compris avec l’appui de l’IA, devient un geste de fiction assumée, ce qui n’est pas rien pour un médium longtemps sommé de dire le vrai.
Jim Naughten, Birds in Fog, 2024 (composition avec IA)
  1. Vers des quêtes photographiques de plus en plus longues. Les artistes ne sont plus des observateurs d’un instant présent, tels des reporters d’un moment de vie. Leurs séries s’étirent sur de longues périodes. Elles reposent aussi souvent sur de longs voyages en des pays, associés à leur histoire personnelle. La vie du photographe s’inscrit dans les réalités de la terre et des territoires. La photographie n’est pas qu’une question de lumière, mais celle d’un temps long mêlant des mémoires individuelles et collectives. On peut faire un parallèle avec les évolutions de l’écriture romanesque où les artistes documentent les changements des réalités sociétales et les nourrissent de leur histoire familiale.
Bruno Boudjelal, Goudron Tanger-Le Cap
  1. Sans référence à des questions de spiritualité. La différence est notoire par rapport à la Biennale de Venise où l’on voyait poindre un désir de spiritualité ou son retour. Certes, le mot vérité revient régulièrement, ainsi que le mot âme, mais les artistes présentés parlent essentiellement de l’humain, de ses relations, de ses émotions. Dans « les mondes à relire », le religieux ou la quête de transcendance n’existent pas, sauf cliché appartenant à une série au sujet bien plus large.
Martine Barrat, "Partager l’Evangile", Harlem à l’église, 1996

Les visées des institutions privées et autres fondations

L’écart se creuse encore hors du strict giron des Rencontres. LUMA Arles, l’institution qui a d’énormes moyens [2], un peu comme les Fondations Pinault ou Vuitton, ne parle presque plus le langage de la mémoire à restituer.

Gerhard Richter, Overpainted Photographs, 1999

Sa saison 2026 fait dialoguer les Overpainted Photographs de Gerhard Richter, des clichés de famille recouverts de peinture, qui brouillent la valeur documentaire de l’image plutôt que de la restaurer —, un film de Camille Henrot sur la maternité au temps de la crise écologique, et "Delta" une installation de Verena Paravel captant les vibrations infrasonores de la Camargue. Elle a développé un laboratoire de recherche biologique, qui expérimente le sel, la tourbe ou le mycélium comme matériaux, pour imaginer « le design de demain ». L’image n’y est pas un texte qu’on relit, mais une matière qu’on recompose pour anticiper ce qui vient — presque l’inverse du geste arlésien officiel.
La grande œuvre est probablement Correspondences de Patti Smith. Cette œuvre immersive, immense par sa forme (cinq écrans géants) et sa dimension artistique, va plus loin que le thème officiel des Rencontres photographiques : elle parle du basculement actuel du monde sous l’impact des guerres, avec l’effondrement climatique et celui de la biodiversité.

« »

La Fondation Manuel Rivera-Ortiz occupe une position intermédiaire. Fidèle à sa vocation de soutien à une photographie documentaire engagée, elle ouvre en 2026, avec l’exposition collective « Come Together » un nouveau chapitre après dix ans de présence à Arles. Ses artistes émergent·e·s, aux pratiques « intimes, politiques et expérimentales » ancrées dans le corps plutôt que dans l’archive familiale, questionnent l’exil et la manière d’habiter le monde — des thèmes proches de ceux de Wiesner, mais traités depuis l’expérience vécue plutôt que depuis le document hérité.

Eric Bouvet et Yan Morvan, Hexagone (une série d’interventions sur 9 ans)

Trois institutions, trois rapports au temps de l’image : les Rencontres relisent, la Fondation Rivera-Ortiz habite un présent incertain, LUMA spécule ou alerte sur ce qui vient. Le paradoxe est que cette diversité donne à la ville entière la complexité que l’éditorial du directeur des Rencontres appelait de ses vœux, sans que le programme officiel, à lui seul, en porte tout le poids.

Que disent ces rencontres de notre présent ?

Harry Gruyaert, Paris, France, 2025© J2M

Que nous apprend, alors, cette édition sur l’état du monde en 2026 ? D’abord, que l’urgence n’est plus de produire de nouvelles images, mais de réapprendre à lire celles qui existent déjà, tant la défiance envers le document visuel s’est généralisée. Ensuite, que la mémoire — familiale, coloniale, écologique — s’impose comme le terrain principal où se rejoue la bataille des récits, à Arles comme à Venise, à ceci près que l’un choisit l’archive quand l’autre choisit l’écoute du présent. Enfin, que des signes d’un rapport plus inventif à l’avenir existent bel et bien — chez les lauréats du prix Découverte comme chez LUMA ou la Fondation Manuel Rivera-Ortiz —, mais que ces signes restent, dans l’économie générale du festival institutionnel, l’apanage d’une scène périphérique plutôt que le cœur du propos.

On peut y voir une prudence bienvenue, à l’heure où tant d’institutions culturelles cèdent à l’incantation du futur pour mieux esquiver le travail de vérité sur le passé. On peut aussi y lire une forme de retrait : à la veille d’un bicentenaire qui invitait à interroger ce que devient la photographie, Arles a préféré consolider ce qu’elle a été plutôt que d’ouvrir franchement le débat sur ce qu’elle pourrait devenir.

Il y a, dans ce choix, quelque chose qui parle au-delà du seul monde de l’art. Une société qui doute de ses images n’a pas nécessairement besoin qu’on lui en fabrique de nouvelles ; elle a d’abord besoin d’apprendre, ou de réapprendre, ce qu’elle a sous ses yeux. Ensuite, il lui faut agir en changeant son regard. Or, Arles 2026 a peu abordé le politique, hormis dans des expositions de photojournalisme sur Alan Keller ou sur Stern, et les collages de Thato Toeba, avec sa vision de récits sur le colonialisme.

Thato Toeba, Tout le monde peut être Lucifer (détail)

Le pari d’Arles 2026 n’est pas seulement patrimonial, avec son choix d’œuvres splendides, c’est aussi en creux une invitation au discernement et une invitation à aller voir ailleurs ce qui se prépare. Relire un monde n’empêche pas une réflexion sur un autre monde et sur des fractures dont certains artistes nous parlent en nous invitant à agir collectivement.

Jean Deuzèmes


[1] Les Rencontres ont été Fondées en 1970 par le photographe Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette.

[2] La différence de poids entre le privé et le public est révélée par le nombre de permanents annuels : 140 pour la fondation Luma, contre 15 pour les organisations publiques des Rencontres.

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