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Philip Guston. L’ironie de l’histoire
Un artiste (1913-1980) critique qui, par le dessin et la peinture, éclaire les mécanismes de l’autorité et les strates de la mémoire collective. Une grande œuvre d’actualité.
À l’aube d’élections importantes en France, l’exposition au musée Picasso est opportune. C’est celle d’un artiste libre, qui a dénoncé les vieux démons de l’Amérique en son temps : la violence, le racisme, les dérives démocratiques. En 2000, le Centre Pompidou avait ouvert sa saison avec une première exposition de Philip Guston (1913-1980) avec comme sous-titre : le désenchanté. En 2026, le terme change, car le cadre est différent. Il s’agit de dialoguer avec les œuvres de Picasso. Mais y a-t-il un rapport ? L’Espagnol a toujours été adulé, quels que soient ses changements de style, l’Américain a été rejeté pour être retourné à la figuration alors qu’il avait été un des grands participants de l’expressionnisme abstraits aux côtés de Pollock. L’exposition s’ouvre par l’influence de Picasso (Guernica, Songe et mensonge de Franco). Guston, ce peintre inclassable parce que sorti du rang, et d’une insolence réjouissante parce que justement non conforme aux images attendues de la peinture américaine en son temps, est présenté en un nombre réduit d’œuvres.
Un parcours d’exposition
Au début des années vingt, Philip Guston est exclu de l’école d’art de Los Angeles pour avoir produit des images satiriques du corps enseignant. L’art ne cessera pour lui d’être l’outil d’un combat contre les figures d’autorité. Ses premières œuvres, qui mettent en scène les exactions commises par les membres du KKK, sont vandalisées par les hommes cagoulés lors de leur exposition publique.
Il reprendra ses figures du KKK pour affirmer la présence de cette violence.
Il s’engage aussi, artistiquement et politiquement, à peindre des fresques murales pour un musée mexicain.
À la fin des années soixante, après avoir été un des protagonistes de l’école de New York, de la première avant-garde abstraite américaine, il fait scandale en revenant à une figuration inspirée de la bande dessinée.
En 1969, un écrivain en rupture de ban avec le milieu littéraire New-Yorkais, Philip Roth s’installe à quelques maisons de l’atelier de Guston. L’écrivain vient d’entreprendre un ouvrage satirique qui met en scène le Président Nixon et son entourage (Our gang). Guston réalise plus de 80 dessins qui font écho au texte de Roth. Leur style, leur iconographie s’inspire des « planches » des Songes et mensonges de Franco réalisés par Picasso en 1937, de la causticité politique des dessins conçus par George Grosz pour le magazine Americana dans les années trente, de l’humour grinçant des planches de George Harriman qu’il admirait dans les quotidiens américains.
Il pratique une recherche obstinée de vérité sentimentale et politique, où le grotesque et plus particulièrement, le grotesque moral se mêlent pour dénoncer l’autorité et les mécanismes du pouvoir.
Guston s’est emparé des figures de Nixon et de son entourage pour épingler l’absurdité, l’endurance et la dégradation du pouvoir, culminant dans une imagerie où la figure présidentielle se transforme en grotesque vulnérable et en honte collective.
Le parcours est très construit de l’abstraction à la figuration, du pictural au politique, de la satire à la profondeur tragique. Willem De Kooning lui avait dit : “le vrai sujet de ta peinture ? C’est la liberté ! ”
Les tensions d’un itinéraire d’artiste
Parti de la figuration des années 50, Philip Guston, passé maître de l’expressionnisme abstrait, abandonne l’abstraction pour revenir à la figure et au récit visuel. Cette reconquête figurative est présentée comme une sincère réponse à la « répulsion du ségrégationnisme » et à l’angoisse morale suscitée par le pouvoir.
Le politique est apparu comme matière première : Guston fait de la caricature une charge existentielle : il expose les vices du pouvoir et les failles de la société américaine, tout en déployant une esthétique qui peut être qualifiée de « grinçante » et « bouffonne », mais qui n’est jamais gratuite.
Pour cela, il utilise l’auto-dérision et l’auto-négation comme méthode critique sous la forme d’un « petit homme » isolé et vulnérable. C’est en fait une force : elle révèle la conscience aiguë de l’artiste.
Un double effet apparaît : d’un côté, la vitalité des dessins et peintures, et de l’autre, une tonalité de mélancolie et d’exil. Guston s’éloigne de New York, se retire à Woodstock, retourne à une pratique figurative profondément enracinée dans une mémoire personnelle et collective. Il désigne l’intolérable.
En somme, cette exposition fait de Guston un « chroniqueur » de l’histoire américaine par la satire et le geste pictural, un artiste qui transforme l’échec et l’auto-déchirure en matière d’une œuvre qui n’a de cesse de chercher la vérité sous les masques du pouvoir.
Ainsi, il faut voir Guston non pas comme un adepte isolé du retour au figuratif , mais comme un opérateur critique qui, par le dessin et la peinture, éclaire les mécanismes de l’autorité et les strates de la mémoire collective.
Jean Deuzèmes
Du 14 octobre 2025 au 1er mars 2026 au Musée national Picasso-Paris
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