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Olivier Loussini. Dessins en-quête de guérison



Galerie Saint-Séverin : Une œuvre en 12 dessins pour parler du genou broyé de l’artiste. Virtuosité de la technique et de la mise en vitrine de rue. Un titre cathartique.

Si vous passez devant la Galerie Saint-Séverin, vous ne pourrez pas ignorer des dessins qui, au premier regard, vous attireront et vous révulseront comme les anciennes étales de boucher. Et pourtant ce n’est pas de la viande, mais des dessins d’os, d’un genou vu sous différents angles. L’artiste parle d’un accident personnel et de sa douleur extrême, en nommant ou plutôt en dessinant l’origine : un genou broyé dont le chirurgien lui avait montré les fichiers d’IRM. Ce qu’on voit et qui semble plus vrai que vrai est donc une représentation colorée (le dessin) d’une représentation médicale (le rendu informatique de l’IRM).

La scénographie vous prend au ventre, la douleur en continue de l’artiste blessé est rendue palpable par un jeu de miroirs sur quatre côtés qui multiplie à l’infini ces dessins.

Le commissaire souligne à juste titre, ci-dessous, la référence à de nombreux artistes, notamment de la Renaissance. Mais si la chair a donné lieu à de nombreuses investigations ou écorchés, comme Géricault pour les travaux préparatoires au Radeau de la méduse (lire V&D), ici, Olivier Loussini ne donne à voir que des os, sans ligaments, avec une technique du crayon de couleur qui « creuse jusqu’à l’os » les détails. Le dessin en noir et blanc de la cicatrice de l’opération, violente visuellement car très réaliste, apaise en fait l’ensemble.

On est étonné de savoir que ces « Dessins en-quête de guérison » résultent d’une commande minimale du commissaire : faire tenir une création, quel qu’en soit le sujet, dans une vitrine aux dimensions données. Un chèque en blanc en sorte. La présence de l’église en face, et du charnier qui se trouvait sous son square, ainsi que l’expérience traumatisante de l’artiste ont précipité le sujet. Curieusement, le fait que cette œuvre soit accrochée à la veille de Pâques ne semble pas avoir été mis en corrélation. Ces dessins ne sont pas présentés comme des exvotos non plus, alors qu’ils en ont la fonction. Un fragment d’autobiographie qui fait œuvre, comme les romans de Christine Angot, où tout se suit, sans marquage de chapitre ?

On ne ressort pas indemne de la rencontre avec cette superbe œuvre. L’artiste marche à nouveau.

Jean Deuzèmes

Mise en perspective de l’œuvre par le commissaire

La représentation du corps humain dans les arts plastiques est sans doute « une affaire » propre à l’Europe occidentale puisqu’elle y est exercée depuis que l’Homme dessine et Olivier Lounissi, né en 1973, n’échappe pas à cette tradition culturelle judéo-chrétienne qui s’est développée sur notre « Vieux continent ». Comme nous le savons, chaque époque historique apporte des styles différents et propose de nouvelles techniques et des matériaux modernes mais le « primo » outil reste le même : la main superbement soutenue par l’esprit.
Faire référence à sa propre vie et prendre comme modèle sa propre histoire est une forme évidente dans la création contemporaine, mais ne l’oublions pas, nos artistes historiques mettaient aussi leurs sentiments et ressentiments dans leurs créations, même si ceux-ci n’étaient pas l’épicentre de leur réflexion ou restaient cachés ou enfouis. Les recherches scientifiques, qui passent par la dissection à l’instar de Leonard de Vinci (1452-1519) pour appréhender le fonctionnement du corps humain, ou bien par le besoin pour Michel-Ange (1475-1564) d’exprimer des corps humains dans des musculatures puissantes et exagérées comme pour le plafond de la Chapelle Sixtine, sont les résultats de leurs déterminations à s’exprimer même dans un enfermement voulu ou imposé. Même si à certaines époques les artistes bravaient les pouvoirs en place et les tabous populaires, leurs besoins d’exister en tant que créateurs étaient les plus forts. Je cite souvent la Nécessité, une muse oubliée, comme argument majeur dans l’acte de créer et dans cette recherche de la connaissance de notre corps matériel car elle est incontournable.

Dans son cheminement, Olivier Lounissi interroge non sans humour, aux arrières plans grinçants, des techniques électroniques des plus sophistiquées comme pour sa vidéo Right – left (2007), qui montre la collectionnite aiguë d’une femme pour les chaussures et qui se retrouve projetée sur un grand écran à changer de chaussure à chaque pas. L’artiste pratique aussi le dessin de façon « académique » et avec la série débutée en 2014, L’Armada, il dresse des petits bateaux faits en billets de banque pliés, ceux que l’on mettait enfant à l’eau dans le caniveau, et dessine aux crayons de couleur de fragiles embarcations avec un grand réalisme : une vanité toute « incarnée ».
Suite à un accident survenu en 2015 Olivier Lounissi face au choc, à la douleur et à l’horreur du résultat, réfléchit non seulement sur sa condition d’être humain face à la souffrance mais également à sa nouvelle condition d’homme immobilisé, « enfermé ». L’artiste, inspiré par le rendu sophistiqué et coloré de l’imagerie médicale de ses blessures, va instaurer, en trois actes, un protocole de travail salvateur jusqu’à la guérison et son après.

Avec la pleine maîtrise du dessin, Olivier Lounissi s’offre son exécutoire, sa façon d’assumer sa délivrance au regard de ce lourd accident (premier acte) qui a provoqué, dans des termes médicaux : une fracture du plateau tibial, une fracture métaphysaire du péroné, avec la pose d’une équerre en titane à 7 points de fixations pour aider à consolider ; en des termes plus triviaux : une sorte d’éclatement d’une portion de la jambe, os et chair à nus, douleurs comprises. Avec Dessins en-quête de guérison, Olivier Lounissi élabore un travail autobiographique, un moyen ferme de combattre son immobilité et de gagner, par le truchement de la création, sa « grande délivrance », celle qui est mentionnée par Friedrich Nietzsche (1844-1900) dans Ainsi parlait Zarathoustra [1] (1983)*. Mais attention, la souffrance ne peut être portée à autrui. Elle est intime, elle peut être exaltée mais toujours en pleine possession de nos moyens, car sans choisir il ne peut y avoir d’acte de création.
C’est ainsi qu’Olivier Lounissi présente ses portraits de douleurs par paires et en reflet, selon le positionnement du modèle durant les séances de radiographie. Pour la Galerie Saint-Séverin, l’espace de monstration devient la scène du dernier acte, celui de la représentation. Olivier Lounissi recouvre de miroirs murs et plancher, suspend frontalement douze dessins encadrés et provoque ainsi une mise en abyme de la douleur dans la douleur, du dessin dans le dessin et sans doute de la douleur dans le dessin. C’est une mise en abyme d’une incarnation rythmée comme une psalmodie graphique égrainée pour obtenir la guérison jusqu’à provoquer, grâce aux effets baroques des reflets, la sensation d’un vertige, d’un étourdissement libérateur comme après une puissante émotion, une nouvelle leçon d’anatomie.

Yves Sabourin


Visible de jour et de nuit , du 19 février au 17 avril 2016


[1Créer - voilà la grande délivrance de la souffrance, voilà ce qui rend la vie légère.

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