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Myriam Mihindou. Aucun de ses os ne sera brisé



Il y eut une performance. Il en reste une installation dominée par le blanc, fragile, inclassable, paradoxale. Un art ouvert à tous les souffles, un sens à décrypter, Galerie Saint-Séverin.

En passant devant la vitrine de la galerie, on pourrait ne pas remarquer cette installation, discrète et subtile comme les monochromes blancs de Robert Ryman pour qui le blanc est une couleur, de Piero Manzoni qui navigue dans l’achromie et, bien sûr, Kasimir Malevitch le créateur du monochrome et de nouveaux espaces sensoriels. Cette installation est faite de blancs multiples accrochés à des matériaux venus de loin : myrte, fils de soie, textes de références étymologiques, chanvre, fleurs de coton, plumes qui font surgir des points noir ou rouge.

En s’arrêtant, la référence du titre au texte de Jean (19-36), la tête d’une louve coupée, un tissu ou un suaire froissé, des multiples petits textes entourés de fils ne laissent aucun doute sur la familiarité de l’artiste avec les questions de la mort, les rites de passage et sa fréquentation des univers du sacré ; ses dernières expositions s’intitulaient d’ailleurs « Âme » ou « Hostie ». Cette étrangeté s’exprime dans une apparente sérénité, par une douceur dont témoignent les matériaux, comme le coton ou la soie. Et pourtant, il s’agit bien d’une scène symbolique de décollation , donc de violence, que l’artiste transforme profondément.

Changement de commissaire à la galerie Saint-Séverin : Yves Sabourin, expert des matériaux tissés de toutes sortes, laisse la place à Alicia Knock, conservatrice au Centre Georges Pompidou, dans le service Création Contemporaine et Prospective, et classée en 2017 par Vanity Fair parmi les trente éclaireurs et éclaireuses de la culture française.

La créatrice de « Aucun de ses os… », elle, voit ses œuvres présentées régulièrement avec enthousiasme par Philippe Dagen, le critique de référence du Monde, qui en signant un article sur le retour de la performance n’a fait rien de moins que de mettre face-à-face le sens des interventions de Tino Seghal, la sommité de ce médium, et celle de Myriam Mihindou. Selon son interprétation ses sculptures et ses performances seraient nourries du même sens du corps et de ses limites.

Sans nul doute, l’œuvre de Myriam Mihindou est significative de ces nouvelles tendances contemporaines croisant toutes les inspirations. Ses photographies inquiétantes sur des transes en Haïti, présentées dans les grandes expositions « les Maîtres du désordre », au Musée du Quai Branly en 2012, et d’« Africa Remix » au Centre Pompidou, l’ont fait connaître pour ses capacités à hybrider les cultures, ce qu’elle fait sous des formes toujours renouvelées.

Du déroulement de la performance qui a présidé à l’installation, on n’a pas encore de trace ; seulement un résultat dans la vitrine Saint-Séverin : une tête animale déposée sur un socle de coton, un environnement de reliquaire, un arrêt sur image d’un itinéraire d’une femme-artiste puisant dans les forces de sa propre vie.

Cette Franco-gabonaise, vivant et travaillant à Paris, est présentée comme une artiste nomade, géographiquement, mais elle l’est avant tout dans son domaine : photographies, dessins, broderies de mots, fils de cuivre, sculptures, vidéos et de troublantes performances.

C’est ce nomadisme qui l’a faite.

Des sens multiples et complexes s’entrecroisent dans « Aucun de ses os… » :

• C’est à Rome, dans sa jeunesse, qu’elle a découvert avec fascination la louve à la signification ambiguë, sauvage, protectrice mais aussi catin, elle y revient sans cesse pour lui donner de la dignité symbolique. Animal important dans les imaginaires , et notamment au Gabon, pays de son père, son nom est attaché à toute une histoire familiale, traumatisante parfois, sur l’île de la Réunion jusqu’à nommer ce territoire : « sa louve ». Ici la tête n’est pas suspendue en l’air comme dans les huit autres œuvres précédentes, comme une sorte de fruit, mais elle repose sur un socle de coton, en attendant un nouvel élan de vie peut-être. La tête est intacte, d’où le titre.

• L’artiste a découpé un dictionnaire et y a sélectionné des mots dont la définition est cachée par des fils qui sont autant de cailloux blancs sur le chemin du sens de l’œuvre : paradoxe, patrie, outil, apparence, oraison, pont, etc. Sur le sol et les murs, ces fragments au centre de cocons semblent danser comme des insectes en hommage à la louve, l’écrit en hommage à la sculpture.

Myriam Mihindou gss M. Sautory

Le mystère de cette œuvre est le même dans d’autres interventions de Myriam Mihindou , proches du chamanisme (d’où la figure de l’animal), à la recherche d’un universel que l’art peut rendre accessible, avec sa conception d’actions à la charge cathartique, incantatoire mais aussi réparatrice. C’est d’ailleurs par l’art thérapeutique que l’artiste a débuté.

En deçà de la référence à Jean, l’exposition aurait pu s’inscrire dans le sillage d’un autre texte biblique :
« Malheur sur malheur pour le juste, mais l’Éternel chaque fois le délivre. Il veille sur chacun de ses os. Pas un ne sera brisé. Le mal tue le méchant, Ils seront châtiés d’avoir haï le juste. » (Ps 33-34-19 à 22)

Belle œuvre, à condition de s’arrêter et de connaître les codes de l’artiste. Une opportunité, alors, de découverte et de voyage dans les territoires du sens.

Jean Deuzèmes

Le point de vue de la commissaire
« Myriam Mihindou est une artiste franco-gabonaise qui travaille le corps et la sculpture dans une chorégraphie réciproque, habitée par la mémoire comme par l’énergie organique et spirituelle des lieux et des matériaux, « fragiles incassables » : savon, coton, cire...
Elle produit pour la galerie Saint-Séverin une performance autour de la dernière Louve [1], figure matricielle dans son travail : La Lopa - Myrte - fil de soie - étymologies - chanvre - fleurs de coton - plume - Paris 2015-2016 - (en deux partie, tête de la louve et socle en coton - (la dernière louve).
Dernière de la série des neuf louves qu’elle a sculptées, elle apparaît comme un martyr à la tête tranchée mais semble aussi offerte à une possible résurrection. Cette louve, déposée dans la vitrine pensée comme un reliquaire, s’oppose aux autres Louves suspendues de l’artiste, hantées par la mémoire des « strange fruit [2] ».

La louve dernière, posée sur son socle de coton est une offrande, de blessure et de guérison, qui rend hommage à l’énergie féminine et à ses forces régénératrices, elles-mêmes au cœur de l’œuvre de l’artiste. Cette déposition est enveloppée par un ex-voto : psaume de douceur de langue secouée, en attente de surgissement -depuis le titre du projet- pour polir un temps de secousse.
La série des Langues secouées, elle aussi opératoire dans le travail de Myriam Mihindou, est une tentative d’appropriation corporelle de l’étymologie, qui intègre les généalogies croisées, conscientes et inconscientes, habitant notre rapport au mot, notamment quand il est traversé par le corps.
Derrière le verre de la vitrine, la tête de la louve conserve l’énergie de son squelette : « [elle] garde tous ses os, aucun d’eux n’est brisé
 [3] » [4].
Alicia Knock

Myriam Mihindou
Myriam Mihindou, est née en 1964 à Libreville (Gabon). Artiste plasticienne diplômée des Beaux-Arts de Bordeaux (DNSEP, félicitations du jury), elle a vécu sur l’Île de la Réunion, en Egypte et au Maroc. Elle travaille entre Paris et l’étranger.
Franco-gabonaise, elle fonde son expérimentation artistique sur la notion de limite. Nomade, elle s’approprie les espaces, les incarne, nous donnant à voir des états de passage, initiatiques, rapporte alors à la mémoire, à l’identité et au territoire.
Production « trans-émotionnelle » intégrant une dimension politique, le corps de l’œuvre entraîne par-delà les limites tangibles. (Texte de Youna Ouali)

Site de l’artiste.

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Du 22 février au 26 avril 2018. Une exposition visible jour et nuit, 4 rue des Prêtres-Saint-Séverin, Paris 5e. M° Cluny-la-Sorbonne, Saint-Michel.


[1« Le reliquaire, que j’associe à la figure de la Louve, est une figure esthétique importante dans l’imaginaire collectif du Gabon. Il était placé sur les ossements de nos ancêtres et représentait une lignée, un point de communication sacré entre les vivants et les morts. Dans ma construction sur le travail des louves, tout un processus se met en place... Je pars de mots choisis sur plusieurs jours, plusieurs semaines, ils m’amènent à d’autres mots, d’autres formules, puis des psaumes... et dans ce jeu des rapports je fais monter le caractère de mes louves, je dirai même l’identité de mes louves – ce geste de méditation, de prospection et de patience révèle ce que je nomme l’esthétique de l’œuvre. » Myriam Mihindou, février 2018

[2Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees...Billie Holiday

[3Psaume 34, 20

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