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Mobile Immobile. Archives nationales



Un thème politiquement brûlant : la mobilité. Une exposition hors norme et dense sur les modes de vie. Des œuvres d’art pour explorer la complexité du présent et questionner l’avenir.

Sylvie BonnotSujet socialement brûlant.Tous les mots comptent dans le titre de l’exposition des Archives nationales (16-01 au 29-04-2019) : « Mobile Immobile. Artistes et chercheurs explorent nos modes de vie ». Au centre, un concept : la mobilité, non pas dans son abstraction, mais sous l’angle des modes de vie. Une question politiquement sensible comme le montre le mouvement des Gilets jaunes.
Une exposition d’artistes et de chercheurs en sciences sociales travaillant ensemble avec la même posture : explorer NOS modes de vie. Donc, une exposition qui concerne tout le monde et permet de découvrir la complexité du présent et de questionner l’avenir par l’art.
Une exposition à thème, certainement, et même une exposition politique. À la fin, on y distribue même un manifeste : « D’autres mobilités sont possibles ! ».
Une exposition où l’on apprend beaucoup. Elle mélange l’aspect didactique, avec ses courtes vidéos, et le regard d’artistes français ou non, s’impliquant dans des pays différents.
Une exposition de longue haleine : idées et analyses ont été produites en six ans par un Think Tank sur la mobilité, le Forum Vies mobiles. Le visiteur va de découverte en découverte, ses cadres de pensée sont déstabilisés.
Une exposition où les expressions visuelles marquent l’attention au moins autant que de longs rapports dans une novlangue de sociologues.
Une exposition dense du fait du thème, mais dont l’ampleur a du mal à se glisser dans ces lieux resserrés du XVIIe siècle.

Hors norme et longue, mais stimulante comme son catalogue.

Jean Deuzèmes

Cette manifestation artistique est différente de bon nombre d’expositions qui portent sur des questions sociétales. Celles-ci sont souvent des rassemblements d’œuvres singulières choisies par des commissaires construisant un discours ou ordonnant des idées que tout le monde partage sur des questions sensibles : les migrations, le genre, la mondialisation, etc. D’autres expositions sont des commandes, quasi documentaires qui cherchent à illustrer un propos.

Elinor Whidden

Ici, tout part, non pas d’acteurs de l’art mais de la recherche en sciences sociales, le Forum Vies mobiles, un Think Tank largement financé par la SNCF, donc légitimé sur son thème, tout en bénéficiant d’une liberté quasi totale. Constitué d’universitaires et d’experts confirmés, il a produit, depuis 2012, un important corpus de résultats grâce à un programme de recherche éponyme. Au départ la question portait sur un concept : la mobilité, avec pour objectif de préparer la transition vers des modes de vie désirés et durables. Ses moyens importants lui permirent d’encadrer des recherches, de publier des ouvrages, d’organiser des évènements dans les domaines scientifiques et artistiques, de mettre en place un site Internet original et attractif, ainsi de sortir la recherche du monde académique. http://forumviesmobiles.org est un lieu de découvertes passionnantes et intellectuellement ludiques.

Vincent Jarousseau

Ouvert à la controverse, le Forum s’intéresse à ce que seront nos modes de vie, aux gens, dans 20 à 30 ans. Non pas sur le mode futuriste en assénant des certitudes, mais à partir d’approches comparatives entre pays et cultures, par des jeux de questions.

De quoi parle-t-on ? Tout ce que vous avez voulu savoir sur les mobilités et les modes vie (sans oser vous le demander) pour plagier Woody Allen.

La mobilité est abordée au croisement entre déplacements (dans leur diversité), télécommunication et sociabilités, mais elle apparaît parfois insaisissable tant ce concept se révèle complexe. Elle n’est pas seulement le déplacement des biens, des personnes, des informations ou de l’immatériel, même si la dominante transport revient de manière récurrente, car les équipements ne sont que le sommet visible et politiquement construit de l’iceberg.

Félix Pinquier, Raymond Lœwy, Collection Lanning

La mobilité s’avère difficile à traiter et encore plus à représenter, car elle repose sur des systèmes historiques complexes, aux multiples composantes, l’industrie pétrolière et automobile, les infrastructures de transport et d’approvisionnement en énergie, les services d’entretien, la fiscalité, l’institutionnel et le politique, le communicationnel, le spatial, le social, le psychologique avec lesquels les gens organisent leur mode de vie dans l’espace et le temps. « Mobile Immobile » traite de l’ambivalence de nos déplacements, formidables sources à la fois de liberté et d’aliénation. Parce que la mobilité s’identifie à liberté, elle colle aux valeurs fondamentales que nous voulons défendre.

« Toujours plus loin, toujours plus vite  », telle a été la grande idée des XIXe et XXe siècles. Elle s’est traduite par la croissance continue et incontrôlée des déplacements. Cette boulimie, d’abord assise sur le chemin de fer à vapeur puis sur le moteur à explosion de la voiture et de l’avion, désormais combinée à l’essor des technologies de communication instantanée, a bouleversé et continue de transformer nos sociétés et nos façons de vivre.
Les ingénieurs ont inventé la vitesse à grands coups de design et démocratisé nos déplacements motorisés. Nous jouissons de notre mobilité, mais nous subissons aussi l’ injonction à être mobile, jusqu’à l’épuisement sociétal (le Japon) ou individuel (le burn-out).
Depuis 50 ans, le diagnostic sur la mobilité n’a pas changé et rien ne change en termes de solution. Quel étonnement ! La grande enquête du Forum sur la manière dont les gens se représentent la mobilité à l’avenir et expriment leur désir aboutit unanimement non pas à réduire la mobilité mais à ralentir pour vivre.

L’exposition se décline en quatre parties :
-  Pétrole, vitesse et modernité
-  Une mobilité sous contrôle
-  Des vies mobiles entre villes et campagnes
-  Et demain… accélérer ou ralentir ?

Tout (ou presque ) marque le visiteur. Les faits et les mécanismes sont tellement liés qu’imaginer pouvoir tout régler avec la voiture intelligente ou le prix du carbone est une illusion trompeuse. Il a fallu 150 ans pour que la mobilité se forme et induise tant d’effets sur les rythmes de vie, l’aménagement du territoire, les migrations, la pollution, le réchauffement climatique. C’est un nœud gordien. En combien de temps et comment les liens se desserreront-ils ? Tel est le fond de l’exposition, ni optimiste, ni pessimiste, mais en alerte.

Manifeste du Forum Vies mobiles

Voir et Dire a retenu une dizaine d’artistes parmi une trentaine qui sont exposés et expriment cette complexité.

Vincent Jarousseau a réalisé un reportage photo durant 18 mois dans une famille populaire de Denain (Rêves de Jeunesse : un travail à tout prix et Voyage à Denain). Des travailleurs mobiles qui posent, en confiance, seuls ou en famille, au travail ou dans l’action. Le portrait de groupe, direct et frontal jusqu’à l’engagement auprès des Gilets jaunes.

Jean Leveugle avec ses BD "Tranches de vies mobiles" raconte les journées chargées et ordinaires de Jean, de Gaby, de Martin ou d’Emilie. Expressif, drôle, coloré. On découvre une évidence : pour être mobile, il faut que quelqu’un dans la famille ou les proches soit immobile ( cf. la garde d’enfants) !

Alain Bublex. Paris, plan Voisin de Paris V2 circulaire secteur A23 (2013). Placée en face du Plan Voisin de Le Corbusier de 1925 qui a tant marqué les esprits, mais heureusement n’a pas été réalisé, la photo imaginée par Bublex montre ce qu’aurait pu être un centre de pouvoir de banlieue alors que le centre parisien aurait été un espace vert ! La valeur de l’utopie n’est pas de prévoir réellement l’avenir mais de poser des questions.

Ferjeux van der Stigghel. Néonomades (2014) est une vidéo projection de photographies du collectif NoLand qui rend visibles des populations ayant rompu avec le mode sédentaire et vivant dans leur voiture ou camion, des invisibles qui travaillent six mois en montagne ou sur les chantiers de BTP (il y en aurait 2 millions en France), etc. Ils ont opté pour la liberté. Ce ne sont pas des Roms ou des hippies, mais ils en partagent une certaine philosophie dans les zones périurbaines ou sur les voies de communication d’aujourd’hui.

Géraldine Lay. Ne pas dépasser la ligne ! (2015). Elle rend compte de l’expérience que chacun fait dans les aéroports et les gares, ces lieux de transit intenses où tout est signalé et contrôlé, où l’on organise et gère de grandes inégalités entre voyageurs (cf. les classes affaires de l’avion et les low cost). Dans ces univers froids, les visages mettent alors de l’humanité. Que se passera-t-il lorsque les dispositifs de contrôles des faciès et yeux seront généralisés et permettront de tout surveiller comme déjà en Chine ? La mobilité repose sur des organisations sophistiquées qui n’autorisent pas toutes les libertés.

Laura Henno. Sans titre (2011 et 2012). Ses photos qui tiennent de la peinture, du documentaire, du cinéma reconstituent l’errance et la peur de jeunes migrants rejouant le temps d’une photo leur propre aventure. Il y a une contradiction entre les impératifs vitaux de mobilité que les migrants affirment et toutes les pratiques politiques qui visent à contraindre leurs mouvements.

Laurent Proux. Bureau, figure en mouvement (2017). L’artiste a travaillé sur les images mentales associées aux mobilités contemporaines, en participant à un atelier rassemblant des personnes aux modes de vie atypiques. Avec du graphite et des pigments sur papier, il évoque l’inscription du corps dans son espace de travail. La mobilité de l’homme aboutit à l’immobilité dans un bureau et àl’assignation des corps.

Patrizia Di Fore. Plateau de Saclay : gare d’Orsay, Buc (2009). Elle s’est intéressée à la région francilienne et à la manière dont les gens vivaient dans la banlieue, interrogeant le lien entre la vie privée et l’espace public. Elle révèle un certain sens du vivre ensemble, civique, loin des clichés. Une sérénité du périurbain, une organisation de la mobilité au quotidien. Le périurbain est basé sur la mobilité choisie, dans une certaine mesure, et peut être bien vécu.

Caroline Delmotte et Gildas Etvenard. Le Tour de l’Île (2018). Leurs trois triptyques sonorisés ont des formes de retables en photos : des lieux de l’Île-de-France vus après les énergies fossiles, la voiture, dans la dépendance de la mobilité numérique. Dans « Porte Saint-Cloud », au centre, le présent, celui de tous les possibles, à gauche celui qui a subi la grande accélération jusqu’à l’effondrement, à droite un monde qui aura réagi à temps pour choisir une vie axée sur les rapports de proximité avec des jardins à la place des infrastructures. A nous de choisir. Un peu comme dans les tableaux du Jugement dernier, façon Jérôme Bosch…

Wang Gonxin. Projet Yi. La mutation rapide de la Chine est un objet d’observation inépuisable sur les rapports entre modernité et identité. Les effets de la mobilité se lisent dans le gigantisme des infrastructures et les mouvements des Chinois qui aiment être présents dans un monde globalisé qui accélère. Avec une vidéo immersive multi écran, le vidéaste pékinois montre la dualité des Chinois : l’attrait pour les espaces naturels traditionnels, pour un passé plus vivable et sociable, mais largement révolu, le stress qui transpire de ces foules compactes dans des lieux de transits saturés et bruyants. Yi en mandarin signifie bouger, se transformer.

Wang Gonxin. Projet Yi from Voir & Dire on Vimeo.

Elinor Whidden. Steel Belted Snowshoes (2007). Les œuvres de l’artiste canadienne plasticienne et performeuse sont décapantes. L’art passe par la marche. Alors que l’automobile laisse une trace indélébile sur le continent américain, elle se propose d’inverser les rapports hommes/voiture. Si cette dernière transporte habituellement l’homme, Elinor Whidden décide de vider la machine de ses attributs et de la transporter à dos d’homme afin de retrouver le sens de la marche dans des paysages naturels. Elle démonte l’auto et en utilise les pièces pour se déplacer à son rythme, en faire des objets utiles pour la mobilité, comme ces raquettes faites de pneu et d’acier. Elle prend la pose des marcheurs romantiques rappelant les peintures de Caspar David Friedrich.
Elinor Whidden

Elinor Whidden — Les aventures d'une porteuse de voitures from Forum Vies Mobiles on Vimeo.


Jean Deuzèmes

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Archives nationales. Du 16/01 au 29/04/2019

Présentation du Forum Vies mobiles

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