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Martine Schildge. Déplis du paysage



Galerie Saint-Séverin < 28-09. Une vision épurée et géométrique du paysage. Une prouesse de conception basée sur des effets de miroir, une approche conceptuelle intrigante

De loin, la vitrine, blanche et presque vide, n’est troublée que par un dessin géométrique, une plaque de métal découpé et collé au fond, également blanche, qui cependant se noircit partiellement dès que l’on se rapproche. Au premier plan, deux sortes de pierres recouvertes d’un tissu aux curieuses coutures sont posées sur un miroir qui reflète un dessin découpé au plafond. Tout est statique dans ce jeu à trois faces, c’est le spectateur qui crée le mouvement.
Il est intrigué, dubitatif avant de saisir les effets de miroir qui guident toute l’œuvre. Les pierres cachent en effet une face de couleur noire qui se réfléchit dans le blanc du métal déplié. Dans la mesure où tout est blanc, les moindres ombres et touches noires troublent l’ensemble : une technique, un piège visuel imparable.
Comme l’artiste pense généralement le corps et le paysage ensemble, on pense être proche du mythe de Narcisse.

Le commissaire Yves Sabourin donne une autre interprétation puisant dans l’épaisseur de la culture baroque.

Un sol de miroir qui nous abîme avec délectation en nous projetant dans la confusion de nos sens et nous laisse pénétrer dans Déplis du paysage de Martine Schildge. S’il est question du paysage pour cette mise en scène chez l’artiste, ce n’est pas anodin puisqu’il est un élément vivant et incontournable de son inspiration, au même titre que le corps humain. Depuis ses premiers travaux, ces deux thèmes pris de façon séparée ou réunie expriment parfaitement l’œuvre de l’artiste dans une recherche très sophistiquée qu’elle élabore avec des matériaux aux nombreuses teintes de blanc.
Dans l’histoire des arts, le corps et le paysage qui cohabitent souvent jusqu’au vertige sont des sujets essentiels à l’imaginaire des plasticiens et émaillent avec une singularité, toujours active, la culture occidentale depuis les peintures pariétales du Paléolithique où le sujet est « graphé » à même le paysage puisqu’à même la roche. Au 16e siècle, ils seront traités de manière théâtrale avec l’extraordinaire production de tapisseries dîtes aux Aristoloches, et plus précisément la tenture Les travaux d’Hercule où le héros, orné de ses symboles, se retrouve traité de la même façon que les feuilles d’acanthes gigantesques et la bordure débordante : il devient motif. Plus tard au 17e siècle, Nicolas Poussin (1594-1665) pose dans ses paysages la question du corps, faisant partie de la nature et de l’architecture comme Saint-Jean à Patmos (1640) en la présence de personnages, de notre Histoire, dépassés par la « nature mère » en taille et symboliquement. Plus proche de nous vers 1930, Francis Picabia (1879-1953) joue avec la transparence de l’aquarelle pour faire se confondre deux femmes et un paysage arboré et fleuri Transparence (Femmes et fleurs).
Pour Martine Schildge, lorsque le corps est son sujet principal, elle le représente de façon mentale puisque l’artiste exprime l’idée qu’un corps vivant peut être seulement une partie de notre anatomie, un organe qui a son autonomie propre comme dans ses Maison corps (2005-2009-2014) qui subissent, elles aussi, les angoisses ou les doutes de l’Homme. Lorsque le paysage est dressé dans une cartographie ou bien dans un plan-relief comme ses Topographia (2014), il exprime de nouveau le corps qu’elle ose fragmenter et redéfinir pour le recomposer visuellement de façon interrogative mais douce.
Cette douceur est due aux matériaux qu’elle utilise et qui sont : la porcelaine, le feutre, les toiles de coton, divers tissus plus ou moins transparents, les silex aux rotules si humaines, et également la farine de blé — cette matière indissociable de l’Homme — d’un blanc naturel au pouvoir de compression étonnante.
La forme et les matériaux sont si ajustés que les couleurs sont mises à l’écart pour ne garder que le blanc.

Déplis du paysage est un lâcher-prise de cette sophistiquée mutation des matières terrestres entre le corps humain et la nature cultivée où le blanc et le miroir nous interrogent sur la disparition sans pour autant effacer les sujets. Bien au contraire, la forme et la matière apportent une sérénité nécessaire à la contemplation. C’est également un dialogue, car dans cette mise en scène tout est ouvert, comme ce paysage à l’horizon qui se déploie, et qui n’est autre que le reflet de cette pierre habillée sur mesure de feutre blanc à l’aide d’un point « cicatrice » pour renforcer son humanité.

Cet élément central qui se dresse bien campé sur son sol de glace nous offre, projeté dans le ciel, l’élévation de son reflet qui s’est naturellement muté en silhouette de maison. Une prouesse vertigineuse, un parfait effet baroque, qui n’est pas sans rappeler ce superbe plafond peint de Giambattista Tiepolo (1696-1770), le Soffito Degli Scalzi (1744), où dans les cieux nimbés d’azur et d’or s’élève la Vierge installée sur le toit de la Maison Lorette. Pour l’artiste, c’est une occasion de nous proposer une nouvelle interrogation, une perspective de l’esprit mais également des sens.

Pour Martine Schildge, le corps humain n’a pas besoin d’être représenté physiquement, il est autant la pierre que le feutre ainsi que le miroir : il est paysage.

Yves Sabourin

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