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Maria Loizidou. La statue aux yeux ouverts pour mieux entendre



Galerie Saint-Séverin <19-06-16. Une œuvre étrange d’une artiste chypriote. Cinq objets en situation d’une belle scène de théâtre, où le vide, le noir et le blanc dominent. Une question : que connaissons-nous du monde ?

Yves Sabourin a le chic d’inviter des artistes que nous connaissons à peine et qui conçoivent pour la Galerie Saint-Séverin des œuvres étranges dans leur formes, ouvertes à des significations multiples.
Avec ces cinq objets minutieusement réalisés, on a plus une scène de théâtre qu’un rébus, un cadre pour une pièce à la Beckett où le sens est donné par le spectateur.
Si le commissaire insiste sur les racines antiques ou renaissantes de cette organisation, il n’est pas possible que la plasticienne, du fait de la position de son île, n’ait pas songé au drame qui se joue en Méditerranée et à la débâcle morale de l’Europe. Que les oreilles voient et les yeux entendent —semble-t-elle dire — alors que le continent, siège de la culture occidentale, voit ses repères se brouiller. Le vide et la fragilité qui transpirent de chacun des objets (du papier mâché, des feuilles minutieusement déchirées, un tissu de fils très fins) sont moins une énigme qu’une interrogation posée à chacun. L’œuvre est belle et vient de loin : la pensée sur un monde qui se défait. A voir du 22 avril au 19 juin 2016
Jean Deuzèmes

Présentation par le commissaire de l’exposition

Artiste chypriote, Maria Loizidou, qui a fait ses études artistiques à l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Lyon, vit et travaille à Nicosie. Elle développe depuis ses débuts un travail où la sculpture procède aussi bien de la terre que du métal, de la résine que du papier ou bien de la fonte. C’est ainsi qu’elle adopte une posture où les matériaux les plus divers deviennent aussi bien des dessins que des peintures ou des sculptures qu’elle propose d’installer à l’intérieur comme à l’extérieur. Les œuvres, quels que soient leurs supports et techniques, peuvent-être posées, fixées ou suspendues. Pour la Galerie Saint-Séverin, l’artiste met en scène la présentation en 3 dimensions d’un précepte comme celui de la découverte de la Connaissance, une notion universelle comme celle de dieu et du sacré mais qui, aujourd’hui, est encore trop souvent difficile d’accès. Le titre « La statue aux yeux ouverts pour mieux entendre » sonne comme une interrogation, une énigme venue de notre Antiquité occidentale, celle qui prend ses racines sur les rives nord de la Méditerranée entre Chypre, la Crête et la Grèce.

La quête de la Connaissance se nourrit de ce qui a été, de ce qui se fait, de ce qui nous devance ou plutôt de ce que certains, les visionnaires, arrivent à projeter et inventer. Alors la statue, que Maria Loizidou installe sur son nuage, est munie d’une longue-vue greffée à son œil gauche afin de pouvoir observer et s’approcher de la Connaissance, cette matière nourricière qui produit l’intelligence chez l’Homme en regard des diverses sciences inventées puis développées, comme celles des arts plastiques, son « univers premier ». Mais l’artiste, riche de sa culture hybride, entre la culture antique et celle judéo-chrétienne, regarde également l’architecture cette « science » où, dans les temples antiques comme les églises chrétiennes, tous les arts se côtoient : la peinture, la sculpture, la mosaïque, l’écrit, le chant et la musique et même une certaine idée de la mise en scène afin d’orchestrer le cérémonial. C’est donc avec un regard, sous inspirations multiples, que Maria Loizidou dresse sa mise en scène composée d’un dessin, d’une paire d’oreilles, d’un tissu et de trois sculptures.

Maria Loizidou dispose son argument de façon à ce que le vide soit aussi important que les œuvres exposées. Au fond, posé contre la paroi, son dessin mural en trois dimensions ressemble à une scène de théâtre. Il est fait de papier coupé et collé sur lequel le décor d’un paysage interprété apparaît à la mine graphite. Sur la paroi de gauche, la paire d’oreilles factices est fixée au mur à l’aide d’une légère ossature de métal qui la présente en suspension, en interrogation, à l’écoute.
Sur le côté droit, l’artiste dépose au sol un tissu, qu’elle a tricoté avec un fil d’inox, laminé à sa demande ultra fin, qu’elle souhaite garder plié, comme un linge aux pouvoirs sacrés, entrelacé par le savoir, cette fameuse Connaissance. Peut-être la robe, qui aurait possédé certains pouvoirs, offerte à Harmonie, fille d’Arès lui-même fils de Zeus, tissée « depuis la nuit des temps » par les trois Charités, Euphrosyne, Thalie et Aglaé, les trois Grâces chez les Romains. Attention aux pouvoirs sacrés, que l’artiste propose de réserver dans cette cage aux formes rondes fixée sur la paroi de droite, lorsque nous n’avons pas la « mode d’emploi » pour les utiliser ! Pour finaliser sa présentation, l’artiste installe au milieu du plateau, telle une Pythie [1] sur son trépied, la statue, qui semble si fragile, sculptée en fragments de papier de riz japonais, léger comme l’air, arms de quelques fines tiges de métal, tout comme le nuage qui lui sert d’assise, afin d’observer à travers sa lunette magique aussi bien l’humanité qui se débat pour vivre, et d’admirer l’autre côté de la rue l’église Saint-Séverin avec sa superbe façade recomposée (13e et 14e siècles) qui se reflète et s’intègre, grâce à la vitre, dans « La statue aux yeux ouverts pour mieux entendre ». Plus loin à l’intérieur, dans son déambulatoire, une représentation presque parfaite de l’intelligence humaine sculptée en pierre et figurée, ici, par cette colonne torsadée appelée communément le « pilier palmier » : une élévation dynamique des multiples nervures de la colonne vers les voûtes rayonnantes, telle une image céleste.
L’artiste, qui ne joue pas à l’oracle, nous invite sans doute à tendre notre esprit pour mieux apprendre à regarder avec ses mains, et toucher avec ses yeux. N’oublions pas les nombreux acteurs-visionnaires-scientifiques qui chamboulent régulièrement le petit monde des humains.

La mise-en-espace proposée par Maria Loizidou n’est pas sans évoquer son atelier à Nicosie mais aussi le « studiolo » [2] de l’illustrissime savant polonais, chanoine, médecin et astronome Nicolas Copernic (1473-1543) qui démontre par l’observation et l’écoute que notre Terre n’était pas le centre de l’Univers mais que nous tournons, petite planète Terre, seulement autour du soleil. Rassurez-vous, cette révolution copernicienne n’a pas eu d’effets négatifs sur la Création, quelle que soit la matière mise en éveil, et Maria Loizidou le sait et le démontre avec « La statue aux yeux ouverts pour mieux apprendre ».
Yves Sabourin

Maria Loizidou

Artiste plasticienne née à Chypre en 1958, elle vit et travaille à Nicosie (Chypre).
Maria Loizidou fait ses études à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon. Pour élaborer ses œuvres, elle utilise des matériaux comme le papier, le textile et le métal en feuille ou en fil qu’elle modèle pour ses sculptures, ces dernières pouvant servir de sujet dans ses dessins.
Depuis quelques années, elle concentre son travail sur la mémoire et sa capacité à donner une direction à nos vies. Ses créations récentes sont marquées par une forte empreinte de ses origines chypriotes.
Elle a pris part à de nombreuses expositions (La Biennale d’Art et d’Architecture de Venise), créé des projets publics (Fatima, Portugal) et donné des cours dans différentes institutions. Elle a emnée des collaborations significatives avec les musées (Saint Etienne, Lyon, Istanbul, Athènes) et les galeries d’art (Maria Lund, Paris, Kalfayan Gallery, Athènes). Elle ne cesse de renouveler son travail en l’enrichissant avec des problématiques politiques et sociales soulignant le “pouvoir de la fragilité”. Sa collaboration avec AA & U For Architecture, Art and Urbanism lui a donné la possibilité de travailler ces problématiques à un niveau interdisciplinaire. (www.aaplusu.com).


[1Pythie : oracle du temple d’Apollon à Delphes qui rend ses prophéties assis sur un trépied.

[2Studiolo : nom italien du cabinet de travail des érudits à la Renaissance, souvent décorés par des artistes.

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