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Junya Ishigami. Chapel of Valley. F. Cartier



Junya Ishigami défie les règles de l’architecture et invente un nouveau rapport à la nature. Zoom interrogatif sur l’un des 17 projets hors du commun, une chapelle et sa maquette. « Freeing Architecture »<15-09-18

Un nouvel esprit de l’architecture prend corps avec l’architecte japonais Junya Ishigami, 44 ans. Cette nouvelle grande star internationale avait dessiné des projets longtemps qualifiés d’infaisables, il a désormais trouvé des commanditaires disposant de moyens financiers suffisants et il dispose d’une chaîne technique d’une grande intelligence pour les construire.
Les projets que son agence produit pour l’Asie, mais aussi pour l’Europe, voient enfin le jour, ou presque, chacun après une longue gestation. Ses bâtiments renouvellent la puissance d’image des architectures de Christian de Portzamparc ou de Franck Gehr et ils sont dans l’air du temps : le respect de la nature, l’inscription dans le paysage, l’inclusion du ciel et de la terre, l’attention fine aux usages ou aux habitants, la remise en cause des stéréotypes de nos pratiques de vivre.

La Fondation Cartier, de verre et dans le vert, était le bâtiment le plus proche de l’esprit de l’architecte pour accueillir une exposition dont il est le propre commissaire. Il y montre dix-sept projets sous la forme d’une quarantaine de maquettes blanches, des plans ainsi que des vidéos, il transforme des objets techniques en une œuvre d’art globale. Pour sa première exposition d’architecture, la Fondation offre un catalogue hors normes et attire un large public ; toutes les perspectives de fréquentation étant dépassées, l’exposition est prolongée jusqu’en septembre 2018.

Voir et Dire s’est intéressé plus particulièrement à l’un de ses projets et à la fonction de la maquette : une chapelle œcuménique pour la Chine, qui bouleverse tous les codes architecturaux.

Une exposition sur la liberté en architecture

« Penser l’architecture librement.
 J’anticipe un futur où se matérialiseront de nouveaux rôles et conditions pour l’architecture, jamais imaginés jusque-là.  »

Une chapelle qui fait paysage

« Chapel of Valley est une chapelle œcuménique située dans la province chinoise du Shandong. Pour ce
bâtiment, Junya Ishigami tire parti de
la topographie du site : il creuse d’une vingtaine de mètres une faille rocheuse pour y construire une chapelle semblant surgir de terre. Mesurant 45 mètres de haut et 1,3 mètre de large dans sa partie la plus étroite, la chapelle est constituée de deux murs courbes en béton armé, dont l’épaisseur varie entre 22 et 180 cm. Très proches l’un de l’autre à l’entrée de la chapelle, ces murs s’écartent à mesure que l’on progresse dans le bâtiment pour se rejoindre derrière l’autel. L’architecte crée un édifice qui prolonge la vallée existante et dont l’échelle dépasse radicalement celle du paysage alentour. Il se fait ainsi l’artisan d’une nouvelle vallée, exposée à la pluie et au vent. »

(Catalogue). Voir aussi la présentation par la Fondation

A quoi servent les maquettes ?

Tout le monde le sait, il faut se méfier des maquettes. Elles vous trompent en proposant un point de vue qui n’est pas celui du piéton, du visiteur, de l’usager, mais celui de l’architecte, celui de l’artiste créateur, du Créateur en surplomb. La maquette est d’autant plus séduisante qu’elle est blanche, n’est plus un jeu d’enfant, et donne l’impression d’accéder à son essence : la forme en tant qu’idée. En outre, le cadre splendide de la Fondation Cartier accentue la beauté de l’objet, sur le modèle de l’écrin et du bijou. La maquette devient par sa pureté et son dépouillement un objet, que tout un chacun a l’illusion de maîtriser conceptuellement. Chapel of Valley, avec ses deux moquettes, exerce sa puissance de séduction comme les autres projets : un jeu pour adulte ! La plus grande (à l’échelle 1/10) impressionne par ses courbes et sa taille hors du commun : l’équivalent de deux étages. Comme toutes les autres, elle a fait l’objet d’un soin attentif de l’architecte et de son studio et a été conçue pour cette exposition. Les maquettes ne sont pas ici les outils de travail mais elles sont le résultat de la pensée et de toutes les études, qui ont pris plusieurs années.

Ce sont des produits finis autonomes, de réelles œuvres d’art [1] offertes à la contemplation.

Plus concrètement, les maquettes sont bien utiles pour questionner l’acte de bâtir, même si elles ne sont jamais construites, comme la fameuse Tour sans Finsde Jean Nouvel qui devait donner corps à son utopie d’une architecture dématérialisée.
Elles prennent encore plus de force lorsque le bâtiment est construit et que l’on peut comparer la réalité à l’idée initiale.

Si, un jour, cette chapelle est construite, l’exposition ne disant rien des conditions futures de sa réalisation, elle aura probablement immédiatement une valeur de monument, tant ses caractères sortent de l’ordinaire. Actuellement, elle demeure plutôt un rêve en forme de projet, en attente de construction.

Une construction et un paysage

Le lieu où elle est construite accueille un autre projet conçu pour le même commanditaire mais a des traits différents : le « Centre culturel Shandong » est horizontal et linéaire et constitue une promenade d’un kilomètre au milieu de l’eau, dans un paysage qui sera un lac artificiel à Rizhao (voir Portfolio). Pourtant les deux projets puisent dans le même esprit : s’insérer dans un paysage en modifiant à la marge celui qui existe déjà, trouver le bon niveau de dialogue avec la nature.

La chapelle beaucoup plus haute que large relève de la figure de la tour. Elle se présente comme une simple feuille de béton pliée et sa hauteur hors du commun, proche de celle des cathédrales, contraste avec sa capacité d’accueil, une centaine de personnes tout au plus. Ostentatoire, repère, objet de luxe par son coût probable, on n’en perçoit pas la finalité profonde : créer un bâtiment où il existe déjà une tradition religieuse ou accroître l’attractivité de ce territoire de Chine tout en valorisant l’image de son commanditaire ?

Singularités majeures : elle n’a ni porte ni toiture. Celui qui s’y recueillera le fera sans ignorer le temps de la météo [2]. Alors que chapelles et autres lieux religieux s’offrent comme des abris, celui-ci est incomplet.
Paradoxalement, cette forme érigée masculine se combine avec une faille qui sert de voie d’accès à une matrice maternelle symbolique originelle [3].

Alors que les chapelles, même les plus sombres (cf. les romanes), ont des fenêtres dans les murs, voire une simple croix vitrée laissant passer un faisceau lumineux derrière l’autel comme celle de Tadao Ando à Osaka ou encore celle du château de la Coste, Chapel of Valley se coupe de tout environnement pouvant distraire la méditation, à l’opposé du modèle basé sur l’ouverture totale [4]. Elle ne reçoit qu’une lumière zénithale, mais provenant de très haut ; la hauteur est celle de la nef de cathédrale d’Amiens (43m) mais qui, elle, reçoit la lumière autrement, de partout [5].

Sens et réalité d’une chapelle

Aussi belle qu’elle soit, une chapelle a une fonction et n’a de sens que si elle répond à une commande, que si elle est fréquentée, animée. L’architecte fait ici de sa maquette un objet hors sol spirituel ou social, un objet d’art avant tout, de poésie et lieu de méditation orientale.
Junya Ishigami propose un cadre d’expérience mystique ou de recueillement [6] que l’on ne connaît pas, mais dont l’efficience réelle dépendra de multiples paramètres : la qualité et la couleur du béton, les risques sonores, la fréquentation. L’expérience que sont l’église et son couvent de la Tourette conçus par Le Corbusier montre qu’un splendide objet architectural peut-être difficile à vivre ou à pratiquer.

Avec une hauteur démesurée sur un si petit espace au sol, l’architecte impose à l’homme une perception d’humilité devant le bâtiment et la lumière qui vient de l’extérieur.

Ce geste architectural tient actuellement de l’utopie potentiellement réalisable, car il nécessite de trouver suffisamment de moyens financiers pour ancrer ce bâtiment : des fondations de la même hauteur que le bâtiment [7] !

On est en Chine, le pays de tous les possibles, avec un maître d’ouvrage lié à la municipalité « Shandong Rizhao Bailuwan ». Sont-ce des garanties suffisantes de réalisation ou d’appropriation ?

La maquette fait rêver, elle amène à s’élever, c’est son rôle. Celle de Chapel of Valley crée une référence pour les professionnels et le public ; elle a déjà accompli une partie de sa mission. N’est-ce pas cela qui s’est passé avec l’église Saint-Pierre de Le Corbusier à Firminy, qui a mis quarante ans à être construite, sans parler de la Sagrada Familia, le rêve de Gaudi à Barcelone qui a mis plus de cent ans.

On peut garder une certaine méfiance face à cette maquette qui, regardée avec admiration et méfiance, bouleverse d’ores et déjà nos cadres de perception et aiguise le sens critique à l’égard des multiples lieux religieux qu’il nous est donné de visiter.

N’est-ce pas l’objet même de cette splendide exposition : déplacer par l’art nos manières de voir le futur ?

Jean Deuzèmes.

Junya Ishigami

Guide exposition Junya Ishigami

Né en 1974 dans la préfecture de Kanagawa, au Japon, Junya Ishigami appartient à la jeune génération d’architectes japonais qui a émergé dans les années 2000 – dans le sillage
de Toyo Ito et Kazuyo Sejima – à laquelle le MoMA a récemment consacré une grande exposition. Formé à l’Université des arts de Tokyo, Junya Ishigami fait ses armes en tant qu’architecte au sein de l’agence SANAA avant de fonder JUNYA.ISHIGAMI+ASSOCIATES en 2004. Voulant s’affranchir des contraintes et des règles de l’architecture,
son œuvre est rapidement reconnue pour sa singularité et couronnée
par de nombreux prix. Parmi ses
projets de grande envergure figurent
la construction en 2008 de l’Institut
de technologie de Kanagawa (KAIT),
un bâtiment exceptionnel par sa légèreté et la continuité qu’il offre entre l’intérieur et l’extérieur ; la restauration et la transformation en musée-jardin du Polytechnic Museum de Moscou depuis 2011 ; et la conception en 2014
de la House of Peace pour la ville
de Copenhague, un immense bâtiment en forme de nuage reposant sur l’eau conçu comme un symbole de paix.

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[1La maquette est un objet pour convaincre dans les concours, mais elle aussi objet d’art et conçu comme telle, est une constante dans la culture architecturale, comme les célèbres de Benoit Cornette. On pourra lire aussi Maquettes invraisemblables : "The model is the message", Showroom Artemide 1989.

[2JPEGDans le même esprit, l’architecte a conçu un espace polyvalent à Kanawaga, sa ville natale au Japon : une feuille d’acier de 12mm d’épaisseur sur 300 m de long, percée de fenêtres zénithales, lassant passer le soleil, ou l’eau quand il pleut. Celui qui vit avec l’architecture de Junya Ishigami vit souvent avec les éléments météorologiques et ne peut ignorer la nature.

[3Niki de Saint Phalle avait déjà pratiqué de manière ludique et érotique ce mode d’accès avec Hon, sa grande sculpture féminine de Stockholm (1966) que l’artiste avait conçue comme une cathédrale mais où le visiteur entrait par la vulve. Voir

[4

Fuente Nueva Chapel de Rupano

A l’opposé de cette conception de la place mystérieuse de la lumière dans un lieu de culte, on trouve la Fuente Nueva Chapel de Rupano au Chili (2006) où c’est toute la façade qui ouvre sur la nature.

[5La Chapelle de communion de l’église Saint-Merry est éclairée uniquement par des lanterneaux, mais la hauteur est bien plus faible, 15m.

[6L’architecte construit à Copenhague House of Peace, un bâtiment en forme de nuage qui semble flotte sur l’eau et ménage un espace pour barque, dans un univers blanc proîce à la méditation. Voir

[7Cela est dû partiellement au fait que l’architecte a tellement entaillé le sol et qu’il a changé les conditions techniques des fondations.

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