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Étienne Pottier. Arcanae Manifestia



Un ossuaire et un personnage hiératique à la place des guirlandes de Noël : une œuvre au noir, entre art populaire et art savant, une installation expressionniste dont la beauté étrange fascine.

Dans la vitrine blanche de la Galerie Saint-Séverin, jusqu’au 18 février, un personnage plat en plaques émaillées noires semble veiller sur un ossuaire fait d’os en céramique. Le noir et le blanc s’opposent, mais quelques taches de couleur (une chevelure ou un diadème, deux talismans pendant du collier) donnent à l’installation un pouvoir hypnotique : le bel ensemble plastique transpire de références culturelles que l’on peine à désigner immédiatement avec certitude. Exotique, comme le sont les œuvres du Musée du quai Branly, sans que l’on sache de quel continent cette silhouette provient ; spirituelle ou chamanique du fait de la position des bras en signe de paix ; a-historique alors que pourtant l’on évoque le centenaire des atrocités de la Grande Guerre et ses ossuaires ; gothique avec l’attraction pour la mort et les grandes écailles du corps sur lesquelles pend pourtant un fragile collier de fleurs en céramique fondamentalement esthétique. Cette œuvre composite et surprenante d’un artiste qui dessine en noir et blanc et ne cache pas tout ce qu’il doit à Albrecht Dürer (et notamment ses quatre cavaliers de l’Apocalypse (1498) ) semble puiser dans des racines savantes. Or aux dires d’Étienne Pottier, cette installation s’est échappée de son imaginaire alors qu’il écoutait en boucle Arcanae Manifestia, un morceau du groupe heavy metal Aevangelista (écouter).

S’invitant dans la rue au moment des jours les plus sombres de l’année, l’œuvre renvoie à une certaine culture populaire qui aime à peindre ou à assembler les os et les crânes, et apprécie les masques liés à la Fantasy, celui d’un Dark Vador en céramique, ou au paganisme, comme ceux des rituels japonais photographiés par Charles Freger.

Ces origines cachées sont évoquées ci-dessous par le commissaire de l’exposition, Yves Sabourin.

Jean Deuzèmes

Le travail d’Étienne Pottier s’exprime depuis longtemps en peinture, dessin et gravure. Son univers en 2D est inspiré par le monde du sombre, mais pas de la noirceur. C’est certainement l’usage du trait noir plus ou moins marqué, mais aussi expressionniste qui provoque d’abord un sentiment d’angoisse voire de violence et dès que l’on reprend sa respiration normale, une forme d’apaisement s’installe. Il est fort probable que les thèmes choisis par l’artiste peuvent rayonner et s’élever vers une vision lumineuse non seulement de l’homme, mais également des décors qu’il élabore comme des paysages dans certaines compositions.

Étienne Pottier. Chine To Glory

Il est vraisemblable que l’artiste soit inspiré par les dessins et les gravures sur bois d’Albrecht Dürer (1471-1528) et ses Quatre cavaliers de l’Apocalypse où nous retrouvons le trait ciselé dans sa série de gravures sans titre de 2015 représentant entre autres une carcasse de moto campée dans une végétation luxuriante. Nous discernons aussi une présence forte de l’esprit des artistes expressionnistes du groupe allemand Die Brücke tels que Émile Nolde (1867-1956) et Karl Schmidt-Rottluff (1884-1976) dont le trait radical et noir est réutilisé par Étienne Pottier pour dresser en 2015 sa grande peinture murale à l’encre de Chine To Glory dans le Squat-galerie L’Amour à Bagnolet. Mais dans un autre temps et un autre pays, il y a une autre culture. Étienne Pottier développe son œuvre dans un fracas de silhouettes noires et blanches et y ajoute la couleur soulignant d’une certaine façon un expressionnisme que nous pouvons voir dans ses monotypes - sorte d’impressions uniques à l’encre et à la peinture – comme en 2017 Hommage à Moriyama , artiste photographe japonais né en 1938.

En 2016, Étienne Pottier « se frotte » à un autre médium : la terre, qu’il traite de la même façon que son dessin et sa peinture avec fougue et sans limites artistique ni technique. De ses manipulations surgissent des silhouettes et la sculpture apparaît. Quant à la couleur, elle n’est pas oubliée et vient soutenir la vivacité repérée dans ses monotypes. Il développe ainsi des scénarios et dresse par exemple une installation en deux temps Atlas à la Galerie Arondit (Paris 4ème) où il pose déjà les prémices d’un ossuaire. Il brosse un décor peint à l’encre noire avec une végétation luxuriante habitée par des personnages de son bestiaire fantastique qui n’est pas sans nous rappeler ceux du Moyen-Âge, sauf que chez l’artiste l’animal et l’humain peuvent se confondre….
Avec Arcanæ manifestia, Étienne Pottier fait se mélanger une seconde source d’inspiration qui est celle de la musique. Même s’il écoute divers styles de musiques, certaines plus contemporaines comme le black métal ou death métal (origine USA courant 2010) stimulent sa créativité. Pour son intervention à la Galerie Saint-Séverin, il tire le nom de son installation du titre d’une musique d’Ævangelist de 2015, du métal avant-gardiste, qui « déchire » le vide de l’air avec des temps répétitifs, mais qui malgré la puissance des aigus peut nous plonger dans une méditation énergique et stimulante.
Arcanæ manifestia est une invitation lancée par ce personnage qui surgit du fond de la scène et nous appelle de sa main droite à nous approcher afin de découvrir un univers qui semble susciter l’angoisse, la crainte, la peur ou la stupeur. Cet esprit, au faciès en écailles de pomme de pin, est sorti d’un conte fantastique ou d’une légende populaire ; il est paré de tous ses attraits : couronne de fleurs de feu, colliers d’os, tour de cou aux perles blanches et anneaux d’argent, pendentif au crocodile et sautoir au chien. Il est peut-être le rempart au vilain, un remède aux mauvais esprits et le gardien de l’ossuaire qui s’étend à ses pieds, ce lieu où nos ancêtres à une certaine époque reposaient, un lieu de quiétude où la mort n’est pas taboue, où le vivant peut venir y chercher réflexion et pourquoi pas méditer et prier. Il est impossible de ne pas penser à certains lieux/monuments où la mort est théâtralisée comme l’Ossuaire de Sedlec (1700-1709) à Kutnà Hora (République tchèque), les Catacombes des capucins à Palerme en Sicile (1599-1920) sans oublier que juste en face de nous et ce, jusqu’au 17ème siècle, il y avait des ossuaires à Saint-Séverin. (Lire article et photos sur les 15 plus grands ossuaires du monde)
Chez Étienne Pottier, il y a de l’instinct, certainement, mais il est nourri de toutes ses inspirations et influences. Si avec Arcanæ manifestia un certain chaos peut apparaître, rassurons-nous car il provient d’une réflexion esthétique qui mélange sans retenue l’art et l’humain dans toutes leurs dimensions sombres et lumineuses.
Yves Sabourin

Etienne Pottier

Né en 1983, Étienne Pottier, vit et travaille à Paris.
Formé au graphisme et à l’illustration à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (2009), Étienne Pottier publie un album « Jamais en dessous de 130 » en 2010 - suivi de « Les murs tremblent » (2011) et « Ils vivent » (2012) - avant d’étendre ses recherches plastiques. Parallèlement à la gravure, pratiquée intensément en grand format sur tissus, au dessin à l’encre de Chine, au fusain et à la peinture, il découvre l’art de la céramique dans l’atelier de Marc Vander-Stucken. Passionné de musique et de moto, il puise ses motifs dans les milieux marginaux qu’il a fréquentés. Leurs traductions en noir et blanc en font sa singularité dans le monde de l’art contemporain.

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Une exposition visible jour et nuit, 4 rue des Prêtres-Saint-Séverin, Paris 5e. M° Cluny-la-Sorbonne, Saint-Michel
15 DÉCEMBRE AU 18 FÉVRIER 2018

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