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David Altmejd. Flux



Une exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris qui transforme les hommes en hybrides d’animaux et d’objets, qui martyrise les formes dans la lignée fantasmagorique de Goya, Cronenberg ou Lynch. Approches d’une esthétique surprenante et en phase avec "Inside" du Palais de Tokyo.

Le premier contact avec les œuvres de ce jeune sculpteur canadien qui a été le représentant de son pays à la Biennale de Venise en 2007 est choquant. Des statues d’hommes immenses creusées à la main, tel un gruyère d’où sortent des animaux, des objets ; le visage de sa sœur délicatement ciselé puis troué, telle une gueule cassée de 1914. Plus on avance, plus les formes deviennent différentes et s’éloignent des échelles habituelles. Ce n’est pas de l’art abject, celui qui a fait florès dans les années 90 et qui se manifestait comme acte de rébellion, mais de la sculpture conçue comme un délire mental cherchant à repousser les limites de l’espace, une des œuvres ayant d’ailleurs rempli l’atelier de l’artiste.

Ses « Bodybuilders », littéralement constructeurs de corps, sont des géants qui peuvent être aussi perçus comme des autoportraits. L’artiste explore le monde du rêve, de l’errance, du glamour, un monde où s’entrecroise la destinée humaine et le règne animal.

Comme beaucoup d’autres artistes de sa génération, il a été marqué par les photos et films de Matthew Barney qui, dans Cremaster, à la fin des années 90, s’interrogeait sur la non-différenciation des sexes, sur l’humanité mutante et les cyborgs. Alors que son maître traitait cela sur le régime du baroque, lui le fait sur le mode de la violence.

Un sculpteur déstabilisant mais apparemment dans l’esprit du temps dont il faut avoir connaissance.
Jusqu’au 1er février 2015.

« L’exposition se présente comme une œuvre en soi, aux créatures parfois anthropomorphes et animales : hybrides mi-végétaux mi-minéraux qui se jouent de l’architecture réelle du musée et déploient leur labyrinthe arachnéen. David Altmejd a une approche de la sculpture caractérisée par la grande diversité des matériaux employés où un intérêt très ancien pour les sciences naturelles et pour l’architecture se révèle [1].

L’artiste travaille à même le flux psychique. Dans son univers de « rêveur définitif », l’action et la conscience fusionnent ; l’artiste domine le grotesque et l’abject, marie l’esthétique au « glamour », ses sculptures explorent les mondes du rêve et du cauchemar entre fascination et effroi.

L’exposition révèle un ensemble d’éléments, d’ « acquis artistiques » volontairement contradictoires : conceptuels ou processuels, entre virtuosité et ready made… Le flux lumineux, issu d’innombrables sources, naturelles et artificielles, se subdivise au gré des miroirs qu’il rencontre, fracassés ou intacts, suivant la fantaisie du sculpteur. »

Cette approche étonnante de la sculpture est basée sur le principe de la génération progressive de l’œuvre et n’est pas sans rappeler le rêve alchimiste d’allier tout et son contraire. L’artiste intègre en outre des objets, dans une esthétique de l’éclatement tout en puisant dans des sources profondes de la culture. David Altmejd appréhende l’altérité par la destruction du visage de l’autre, ce qui est paradoxal.

Flux est une installation conçue comme une œuvre complète et non comme une simple succession d’œuvres. Le plexiglas et le miroir sont des matériaux et outils que l’artiste utilise à profusion et qui plongent le spectateur dans des œuvres dont on ne sait où sont le début ou la fin. « The Flux and The Puddle » (2014) est une immense boîte déstabilisante, truffée non de chouettes comme dans Goya, mais d’insectes noirs et de têtes au milieu de fils impeccablement tendus. On ne peut que saluer la technique de fabrication. Cette approche du grotesque ne fait pas dans la tendresse ou l’empathie !

Le mal à l’aise possible du visiteur n’est pas mentionné par les commissaires qui interprètent le geste de ce sculpteur comme une « explosion jubilatoire et onirique ». Cette exposition amène à réfléchir sur la formation du goût de demain.

Cette manière de pénétrer le visage et les corps des autres, avec autant d’imagination rattache moins l’artiste à une philosophie nihiliste qu’à la poursuite de la pensée de Sade en matérialisant les flux de la pensée traversant les corps. L’exposition "Attaquer le soleil" du Musée d’Orsay sur le célèbre philosophe, s’était arrêtée au Surréalisme et David Altmejd aurait pu être cité.

Jean Deuzèmes

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