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Christian Lapie. Espace Temps



Deux ensembles de sculpture monumentale dans et aux portes de Saint-Eustache, à Paris. Des chênes taillés, des formes humanoïdes identiques, mais dont le sens change d’un lieu à l’autre. Des veilleurs sylvestres, graves et bienveillants. Pâques 2022.

Saint-Eustache propose du 2 mars au 4 mai 2022 un projet artistique dual conçu par un seul artiste, Christian Lapie : un groupe de quatre sculptures à l’extérieur devant la porte sud de cette église bien connue dans le centre de Paris, tourné vers le forum des Halles et un groupe de trois, à l’intérieur, sous l’orgue.

Des œuvres de ce sculpteur, né en 1955 à proximité de Reims où il vit et travaille, devaient être placées sur le parvis de Notre-Dame, mais du fait des contraintes du chantier, elles ont été proposées à Saint-Eustache qui a imaginé leur donner un sens particulier pour le temps de carême et de Pâques.

Le projet devant la cathédrale aurait eu le même vocabulaire de matériaux, commun à toutes les œuvres de Christain Lapie : des chênes fendus à la main, noircis à la lasure ou au goudron. Mais l’histoire racontée aurait été différente, car la singularité de la démarche de l’artiste tient dans le principe de la métamorphose des troncs d’arbre.
Ils sont uniques, par la taille, la hauteur, leur poids, leur allure, leur assemblage spécifique, et liés au lieu d’exposition. Ce qui les rend uniques ne cache pas leurs trois traits communs : leur origine sylvestre, en France l’artiste les repère dans les Ardennes ; leur couleur ; et leur terminaison, une tête stylisée. L’artiste les appelle, à juste titre, ses métamorphes : ces êtres, ces humanoïdes que l’on rencontre dans les religions païennes, les mythes, les folklores, la culture populaire, la science-fiction, fantasy, et bien sûr les films et jeux vidéos.

La force et la beauté de cette création contemporaine à Saint-Eustache tient à la dualité des ensembles, à leur perception immédiate et à leur sens pour le visiteur. Une inspiration subtile par un chef d’œuvre du XVe et un sens accompli du positionnement sur l’espace public. Et le tout, avec le même vocabulaire.

La démarche de Christian Lapie croise l’art conceptuel, une philosophie pratique de l’universel et du rapport à la nature, beaucoup de culturel. Ses sculptures se retrouvent dans de nombreux espaces extérieurs ou intérieurs chez des collectionneurs. Immédiatement reconnaissables, on peut dire : « C’est du Lapie », avant d’entrer dans leur singularité !

Le titre, « Espace Temps », donné à l’ensemble par l’artiste pourrait faire sourire, cette notion précisément définie en physique comme cadre de la théorie de la relativité, ou en philosophie, faisant aussi partie du vocabulaire des romans, des BD ou des scénarios de films, c’est-à-dire d’un imaginaire débridé. Mais Christian Lapie en fait un sujet de réflexion artistique intrigant et pertinent.

Ses sculptures sont traversées par la question du temps, croisée avec celle de l’espace : ses chênes pouvant être bicentenaires sont tributaires d’un territoire très spécifique.
Transformés en œuvres d’art, ils changent de référentiel : ici la ville et l’espace public, ou un espace du religieux, avant d’être transportés ailleurs à la fin de l’exposition. Leur visibilité pluriséculaire est réduite à huit semaines, par autorisation administrative d’installation !

Surtout, les deux rassemblements de troncs racontent des histoires qui font référence à des temps très différents. Pour filer l’analogie de films de SF, on a bien à Saint-Eustache deux « univers parallèles » : extérieur et intérieur. Deux ensembles de sentinelles, debout dans la force et la douceur de leur couleur pourtant noire : face à une foule passante, jouant, vive dans l’échange ; face à une autre en déambulation lente, interrogative ou méditative, dans le silence.

Espace Temps, Intérieur

La Graine de l’Arbre, 2022, ,420 x 42 x 28 cm
Le Prodige de l’Arbre, 2022, 428 x 38 x 22 cm
Le Bois sous Terre, 2022, 422 x 38 x 28 cm

Les trois sculptures indépendantes sous l’orgue, telles un Golgotha contemporain, évoquent immédiatement une image religieuse connue de la plupart des visiteurs. L’artiste fait explicitement référence à une œuvre précise : l’équilibre des fresques de la Légende de la Vraie Croix (chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo), chef d’œuvre de Piero della Francesca.
Ce splendide ensemble pictural réalisé entre 1452 et 1466 reprend l’histoire développée par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, l’histoire du bois de la Croix. (Lire)

L’œuvre de Christian Lapie (2022) est donc la relecture d’une œuvre d’il y a près de six siècles, avec ses propres codes (un Espace Temps lointain), inspiré d’un événement d’il y a vingt et un siècles. Toutes les échelles de temps et d’espace sont de fait emboîtées avec ces trois silhouettes hiératiques.

Ces troncs taillés gardent encore figure humaine dans leur noirceur. Elles semblent veiller avec bienveillance et invitent à lever les yeux dans une église particulièrement haute, dont les orgues et les piliers amplifient l’élévation.

Au milieu de plusieurs interprétations et incité par le mouvement des corps, un rapprochement se fait :
« Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder. » (Luc 23-49). Trois jours plus tard, le Ressuscité se tint au milieu d’elles et d’eux, affirment les Évangiles.

Christian Lapie Espace Temps. Sous l’orgue de l’église Saint-Eustache. Paris from Voir & Dire on Vimeo.

Espace Temps, Extérieur

Cet ensemble a les traits d’un grand nombre d’œuvres de Christian Lapie dans des espaces extérieurs. À Paris en avril 2017, il avait déjà exposé cinq statues un peu moins hautes, devant la mairie du 1er. Il est familier de ces environnements et en connaît les contraintes.

Ces quatre troncs sont dans l’esprit humaniste de l’artiste pour qui ses sculptures, à la manière des phares côtiers, « se répondent et dialoguent avec l’humanité, d’une installation à l’autre dans l’espace d’un jardin comme d’un continent à l’autre ».
Devant le forum, ces formes immobiles ressemblant à des hommes en conversation regardent aussi la foule qui, à son tour, les regarde. Une sorte de connivence s’établit entre l’arbre, taillé au cœur, et le passant, au centre de la ville. Le mur blanc de l’église orienté plein sud accentue la présence de ce groupe.

Cet espace très vaste empli de foules étant différent de celui de l’église, les métamorphes de Christian Lapie sont plus grands et différemment agencés. Mais dans l’un et l’autre cas, la couleur capte une douce lumière et incite à toucher les œuvres.

Christian Lapie. Espace Temps. Porte sud de l’Église Saint-Eustache from Voir & Dire on Vimeo.

Ce que ces œuvres ne sont pas

Il est intéressant d’écouter les commentaires des visiteurs confrontés à ses œuvres, lorsqu’ils sont démunis d’informations. Ces formes noires leur semblent presque familières et traduisent leurs références imaginaires.

«  Ce sont des poutres calcinées de Notre Dame qui ont été installées », affirment certains, avant de réaliser qu’une telle hypothèse ne tient pas.

« Ce sont des œuvres de Baselitz, comme celles qui sont devant l’institut, au débouché du pont Mirabeau » disent d’autres, plus familiers de l’art contemporain.

Or « Zero Dom », une œuvre encore plus monumentale (8, 4,1 x 4,1m) en bronze patiné de noir, certes élaborée à partir d’arbres taillés, mais dont la signification est inverse de l’œuvre de Christian Lapie, est bien plus complexe. Ce faisceau de branches-jambes qui dansent est une sorte d’autoportrait, grave car c’est dans la chaussure qu’il se reconnaît, celle qui est ancrée dans le sol et ne regarde pas le ciel. Par les talons hauts, il y a une référence à sa femme, à leur vieillesse commune, et dans la chaîne de production de ses sculptures, il y a un lien séminal à une œuvre de Joseph Beuys qui, en 1965, avait revêtu un faisceau de branches d’une couverture de feutre, un geste de protection de la nature. Lire article de V&D >>>.

Chez Christian Lapie, on ressent l’orientation donnée vers le ciel, la simplicité à créer des signes dans les paysages, à suggérer de l’universel avec ses métamorphes. Chez Baselitz, les œuvres différentes se renvoient les unes aux autres. Ces « sentinelles de l’obscur », tant de l’histoire de l’Allemagne que de son histoire personnelle, s’insèrent comme chez Lapie dans une chaîne de l’art, avec les références à des artistes antérieurs.

Christian Lapie : à côté du sculpteur, le peintre-dessinateur

C’est bien sûr l’arbre et la forêt qui sont les sujets des dessins de l’artiste. Une conférence gratuite sera donnée sur cette autre dimension de son œuvre, le samedi 19 mars (16h 30-17h30) par Paul-Louis Rinuy, Saint-Eustache, salle des colonnes.

Inscription obligatoire sur le site d’Art Culture et Foi.
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Jean Deuzèmes

Site de l’artiste :
Remerciements à la galerie RX qui a permis cette exposition. Lire

Christian Lapie (à droite) et Vincent son assistant (à gauche)

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