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Angelica Mesiti. Quand faire c’est dire



Polyphonie non verbale au Palais de Tokyo. Des vidéos bouleversantes.

« Sensible », quel nom pour la saison du Palais de Tokyo qui accueille Angelica Mesiti ! L’artiste, qui représente son pays, l’Australie, à la Biennale de Venise en 2019, expose ici cinq œuvres iconiques de la période 2012-2017 dans un parcours immersif fascinant.

En inversant les propos du théoricien John Austin, « Quand dire, c’est faire » (1962), qui montrait le caractère performatif du langage, « je déclare cette session ouverte », « je me marie », la parole exprimant la réalisation d’un acte ou d’un projet, Angelica Mesiti expérimente une position radicale : les gestes peuvent être parole, son, musique. Avec elle, d’une manière autre que la chorégraphie ou la performance, le corps parle, transmet et surtout transforme la réalité. Avec elle, la vie prend un autre jour.
« Je travaille aux marges du langage, avec la musique ou d’autres formes gestuelles. J’espère que mes œuvres peuvent voyager, qu’elles sont accessibles à des personnes de pays et de milieux différents.  »

Elle ne construit pas un espéranto des gestes, mais recherche par ses vidéos l’expression des corps, des visages, du collectif ou des individus seuls, afin de nous confronter au sujet de son œuvre : la relation à autrui au-delà du langage, le partage des états émotionnels.

L’exposition est belle et envoûtante, par la qualité des images, mais plus encore par le sens qui émerge de leur assemblage.

On commence par Citizen Band, un dispositif de quatre vidéos montrant des musiciens « déterritorialisés » dont l’activité musicale se déploie dans un espace « étranger ». Une Camerounaise joue de la percussion en claquant l’eau d’une piscine de la banlieue parisienne ; un Algérien chante le raï dans le métro à Paris ; un Soudanais, chauffeur de taxi à Brisbane, siffle des mélodies au volant ; un Mongol, dans les rues de Sydney, module un singulier khöömii, « chant de gorge » traditionnel de l’Altaï, qu’il accompagne avec son morin khuur, instrument d’Asie centrale.
Tous quatre expriment leur « musique » et disent leur « vie ». La vidéo densifie leur humanité, et suggère le déracinement, l’exil en mettant leur culture au cœur d’un quotidien autre que celui dont ils viennent. Leur langage musical les rend socialement visibles.

Voir video du Palais de Tokyo

Dans Mother Tongue (2017), une vidéo tournée à Aarhus, au Danemark, Angelica Mesiti aborde la question de la société : qu’est-ce qui nous fait tenir ensemble ? Elle présente sur deux écrans plusieurs groupes identitaires différents, partageant un temps commun, entre le lever de soleil et son coucher. Tous participent à l’animation de la ville, qui s’enrichit assurément de ses multiples composantes : des employés municipaux, des danseurs palestiniens, des boy-scouts, des écoliers, des étudiants d’une école de cirque, des résidents d’HLM…

La juxtaposition des images montre la constitution du vivre ensemble. La chorale des jeunes enfants regardant un écran comme un Karaoké traverse le corps du spectateur.

« Ces types de communautés qui se chevauchent à l’intérieur de la ville sont pour moi représentatifs du moment que nous vivons », dit l’artiste. « La différence induit le collectif et ne le fragmente que pour le consolider. » commente Paul Ardenne (Artères).

The Colour of Saying perturbe nos perceptions, car fondé sur le seul silence. Le cadre est blanc, immaculé, rien ne peut distraire l’attention sur les personnes. Un groupe interprète une partition dans la langue des signes, d’un côté, tandis que, d’un autre, un couple de danseurs à la retraite danse le lac des cygnes mais assis, simplement avec les bras, la musique leur étant transmise par leur écouteur personnel. On connaît ce genre de situation, où des adolescents sont pris par leur musique, dans le métro ou l’espace public, oubliant le monde autour d’eux. Mais avec The Colour of Saying, les protagonistes, eux, jouent devant un public qui est aussi silencieux qu’eux, qui les regarde/entend, les reconnaît comme artistes, vibre d’émotions sans son ni langage verbalisé.

Relay League (2017) est une pièce d’une grande complexité où trois vidéos semblent autonomes mais sont liées intimement.
Le 31 janvier 1997, la marine française envoie son dernier message codé en morse « Appel à tous. Ceci est notre dernier cri avant notre silence éternel. » Par l’annonce de sa mort, cette langue conçue pour les situations de détresse devient alors étrangement le signe de sa propre détresse…
L’artiste demande à un musicien, Uriel Barthélémi, d’interpréter ce message à la batterie et le filme. Sur un écran, en face, deux danseurs dialoguent dans un langage gestuel inconnu, le premier, Sindi Runudde, est malvoyant, mais ils travaillent souvent ensemble. Et la seconde, Emilia Wibron, lui décrit par le toucher les mouvements d’un troisième danseur, Filipe Lourenço, visible sur le troisième écran. Ce dernier, lui, imagine une chorégraphie d’après les sons de la première vidéo. Les claquements de son corps font musique.
Angelica Mesiti construit ainsi un dialogue entre chacun des interprètes ! Tout se joue alors dans le registre des mains et des corps, des caresses et des coups : émission, traduction, interprétation, invention de langage. Mais rien de verbal, dans cette œuvre qui joue sur la cohésion et les discordances.

Angelica Mesiti met en lumière la grâce et l’inventivité du quotidien, tout en soulignant la portée sociale et politique de la performance et de la musique : le corps est le cœur des échanges entre humains.

Profondément bouleversant.

Jean Deuzèmes

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