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Adrien M & Claire B. Faire corps



Une splendide manifestation d’art immersif et interactif à la Gaité Lyrique. Le visiteur peut y rêver, faire corps avec l’œuvre, alors que la lumière fait son corps.

En entrant dans cette exposition-expérience à la Gaité Lyrique, on prend le risque de se laisser caresser par des pixels Noir et Blanc, de troubler les ondes qui sont projetées au sol, de marcher sur l’eau en lumière, de bouleverser par son souffle un essaim d’abeilles typographiques, d’écrire sur du sable cinétique en l’effleurant simplement, de voir son corps se déformer bien plus lentement que dans les miroirs de fête foraine.

En commençant par se déchausser on se prépare au rêve, avant de passer sous « L’ombre de la vapeur », une masse géante, légère, envahissante, aux contours flous ;on pénètre dans un univers onirique d’une dizaine d’installations lumineuses, parlant à tous ceux qui aiment la poésie, non plus celle des mots, mais celle des pixels flottants, des points et des ondes. Il s’agit d’un monde numérique bien loin de celui des tonitruants jeux ou films 3D que l’on regarde avec des lunettes spéciales. C’est le monde d’un couple d’artistes – artisans, des chercheurs et des conteurs venus d’ailleurs, de la nature, loin du numérique mondialisé.

Adrien M & Claire B. Faire corps. La Gaité Lyrique . 2020 from Voir & Dire on Vimeo.

Immersif : le corps et l’esprit

« Faire corps » est une splendide manifestation d’art immersif et interactif où le visiteur découvre que son corps peut modifier son environnement visuel et corporel en marchant, en se rapprochant d’un plan, en dansant, en soufflant, en touchant des écrans, en se glissant dans des cabanes de pixels. Il y a le jeu du corps, mais bien plus de l’esprit, il y a du collectif dans la manière de voir et de re-sentir. Le visiteur fait corps avec l’œuvre, la lumière fait son corps. Le rêve est au bout des doigts dans une musique de fond lounge. Les visiteurs forment un corps collectif où chacun interprète à sa manière, instinctivement, une partition invisible qui lui échappe.

L’art immersif est très à la mode, les lieux sont immédiatement complets. Il existe même un immersive Art Festival, se déroulant dans le temple parisien qu’est l’Atelier des Lumières avec ses 3000m2, ses 40 vidéoprojecteurs et ses 50 enceintes. Les expositions spectacles se multiplient, les jeunes générations de créateurs se déploient dans un univers qui va être de plus en plus impressionnant, création et vitesse de la technologie vont de pair.
L’image possède un pouvoir immense de fascination, le cinéma, avec le mouvement, crée l’illusion, mais les techniques de mapping (l’image projetée épousant toutes les formes possibles) ont changé le cadre de la perception, la lumière est devenue une matière fluide dans laquelle le spectateur ne peut que rentrer. Ce nouveau monde en 3D, avec couleur, son, que l’on peut visiter, comme un ailleurs dans lequel on peut construire un récit, définir son parcours en perdant ses références habituelles et rationnelles.
Cet art se diffuse dans les grandes institutions et commence à croiser les formes plus traditionnelles (installation, peinture, photo, vidéo) pour les « augmenter » en émotions, car tout le corps est sollicité.

La singularité de l’approche d’ Adrien M & Claire B

Le grand succès de l’exposition de teamLab.« Au-delà des limites. » à Grande Halle de La Villette (Paris 2018) (https://www.voir-et-dire.net/?+TEAM-LAB-AU-DELA-DES-LIMITES-GRANDE-HALLE-DE-LA-VILLETTE-9-09-18+ ) est une référence qui a marqué : grande machine utilisant les technologies japonaises les plus récentes, destinée à des foules, immensité des images en couleur, interactivité poussée à l’extrême, onirisme s’appuyant sur l’exotisme et la culture nippone, transformation des espaces en terrain de jeu pour les enfants, une poésie ambivalente à la limite du parc d’attractions.
« Faire corps » se distingue sensiblement de « Au-delà des limites ». Les conditions de production sont opposées. Adrien Mondot, 40 ans, jongleur autodidacte (inspiration que l’on perçoit dans certaines œuvres) et ingénieur informatique, et Claire Bardainne, 41 ans, graphiste et plasticienne (qui est aussi conteuse des scripts des œuvres) revendiquent leur statut d’artisans, refusent les ponts d’or qui leur sont faits pour de l’évènementiel. Ils font tout, à deux, dans leur studio d’un petit village du Sud et en arrivent à même construire leur ordinateur pour satisfaire à leur projet. La nature est leur ancrage et leurs approches technologiques sont nourries par les questions du vivant, du végétal, de l’animal, des mythes aussi. Ils font se rencontrer phénomènes naturels et perceptions corporelles, il y a de l’animisme numérique derrière leurs sculptures légères. Les nuages, la vapeur, le souffle, les écoulements : tout est mouvement poétique. La sensibilité au doux et la fluidité priment sur la représentation. Si les artistes apparaissent proches des marionnettistes dans certaines pièces, ils ne sont pas éloignés des jeux vidéos et des mangas, culture partagée dans ce milieu des créateurs de l’art immersif.

Ils ne veulent pas que leurs œuvres interactives soient des terrains de jeu, elles sont des découvertes de soi et de ses sens.

C’est avant tout dans le choix analytique des pixels noirs et blancs qu’est leur signature : pas de couleurs ou de formes représentatives pour troubler l’essentiel, comme dans les photographies en N&B qui sont porteuses d’une sorte d’universalisme. Par ailleurs, l’usage du pixel trouble les échelles de perception et fascine : ce peut être la référence à l’infiniment petit, l’atome, la molécule, ou l’infiniment grand, les étoiles dans un ciel d’été, les galaxies lointaines que l’on peut, ici, toucher.
On peut simplement regretter que l’espace dévolu à cette exposition soit réduit et que les œuvres très proches les unes des autres se chevauchent visuellement, l’ensemble étant ainsi propice à des bruits de foule, ce qui gâche les effets poétiques.

Jean Deuzèmes.

Dans Voir et Dire vous pouvez lire aussi sur l’art immersif :

Children of the Light. A notre étoile (2017). Une Nuit Blanche immersive >>>.
Adrien M. / Claire B. XYZT. Les paysages abstraits (2015) >>>.

PS : Pour aller plus loin

Guillaume Fraissard. Art immersif entre ombre et lumière
Europa-Park va installer un centre de réalité virtuelle en 2021 à côté de Strasbourg


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Gaité Lyrique
3 bis rue Papin 75003 Paris
Du vendredi 24 janvier au dimanche 3 mai 2020

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