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Achot Achot, Anges d’arc et installations



Janvier 2015 à Saint-Merry. Quatre anges accrochés aux arcs des piliers de la nef et deux installations à base de farine. Un plasticien arménien approche la question du sacré. Une vision sereine du sublime.

Rencontre avec l’artiste : samedi 31 janvier à 17h, Saint-Merry

Achot Achot est un plasticien arménien qui pratique la peinture, le dessin, la sculpture, la vidéo et la performance. Dans le cadre d’un événement à Saint-Merry en janvier 2015, « Cultures Arméniennes », il propose quatre grandes figures d’ange et deux installations à base de farine.

Achot Achot est fondamentalement un mystique dont les racines sont certes à Erevan, capitale de l’Arménie et son lieu de naissance, mais aussi dans bien d’autres régions du Proche et de l’Extrême-Orient.

Il a opéré une synthèse de plusieurs courants spirituels en reprenant des figures et des symboliques familières qu’il développe de manière originale.

Qu’il soit conceptuel, dans ses installations, ou figuratif, avec ses anges, ses œuvres affirment la présence du sacré et sont une invitation à y accéder par le chemin de l’art, l’artiste qu’il est étant un voyant, un initié, un révélateur.

Il est dans une position critique du monde actuel où l’image est partout présente et au service d’un univers de consommation. Or, pour lui, le créateur de formes doit s’en distinguer :

« L’image est sacrée et l’artiste se trouve dans le monde du sacré. En produisant une image, il vise à changer notre conscience et contribue à la recherche d’un sens universel. »

Ou encore

« En peignant, je suis dans la méditation. L’univers de l’atelier doit être vide pour accueillir ce sens universel et l’exprimer. »

Achot Achot a découvert les textes bibliques à l’adolescence, dans une des républiques de l’URSS où ces textes étaient interdits, puis il s’est familiarisé avec d’autres textes comme les évangiles apocryphes ou les védas.
Nourri à la fois de la culture arménienne ancienne, notamment des enluminures chrétiennes figurant souvent des anges, et des mantras , il en est venu à peindre lui-même des anges à partir des années 80, tout en traitant de bien d’autres sujets dans un esprit de dissidence vis-à-vis du pouvoir soviétique.

Anges d’arc

À Saint-Merry, les quatre anges semblent très simples, sereins et fluides dans l’expression, mais ils combinent des jeux symboliques complexes.
Le titre général, « Anges d’arc » est une référence architecturale, puisqu’ils pendent des clefs des arcs de la nef, mais aussi un symbole du combat et du mysticisme dont Jeanne d’Arc est une figue emblématique. Chaque œuvre possède un titre, précédé de « afactum », une sorte de pré-signature de l’artiste, suivi d’un nom en sanskrit, qui exprime un état spirituel. L’ensemble de quatre, les premiers apôtres, les éléments, le carré, la symétrie, traduit les états nécessaires par lesquels passer pour atteindre l’amour divin.

  • « afactum », (Akuti - Fort désir), 2015
  • « afactum », (Kevala - État pur), 2015
  • « afactum », (Karuna - Miséricorde), 2015
  • « afactum », (Vipra Lamba - Amour dans la séparation), 2015

La spiritualité de Achot Achot est plus syncrétique que chrétienne, l’artiste développant sa propre conception de l’ange. « J’accepte tout ». Si les anges sont, depuis la profondeur des temps, ces êtres intermédiaires et messagers de Dieu ils ont, selon Achot, eux-mêmes besoin d’intermédiaires avec Dieu ; et l’homme peut faire partie de ces intermédiaires ! Une telle vision change alors le statut de l’homme et peut expliquer pourquoi la représentation peinte de ces êtres est si humaine, les ailes étant des sortes de bras. Les têtes sont minuscules par rapport au corps, à l’opposé des Putti, ces angelots de la Contre - Réforme catholique réduits parfois à des visages d’où partent de petites ailes. Chez Achot, le corps, dénudé ou non, tient toujours une grande place. Ses anges ne volent pas, ils se tiennent debout, statiques, en témoin.

« Les anges ont des ailes orientées vers le bas, ils accueillent le monde. Ils transmettent leur état à ceux qui méditent », le premier étant l’artiste lui-même, qui comme les maîtres des icônes ou des mandalas, entre dans une posture de recueillement avant de se mettre à l’ouvrage dans son atelier.

Les couleurs des personnages et des fonds renvoient au code symbolique de l’artiste : rouge-passion /bleu - ignorance / noir - concentration définitive / jaune - vertu / blanc - pure vertu.
Dans l’église Saint-Merry, les œuvres se répondent de part et d’autre de la nef, en face à face et en diagonale, ce qui explique cet équilibre paisible des formes et des couleurs ainsi que l’impression d’une narration accessible et mystérieuse à la fois.

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Katchkars arméniens

Dans ce jeu de correspondances, l’artiste va plus loin encore : « Les gestes des anges sont des sons transformés en signes, les moudras » ces positionnements des doigts et des mains de la tradition orientale.

La fluidité des lignes n’est pas sans analogie avec les courbes des lettres arméniennes, dont l’alphabet peut être lu comme une déclinaison des rapports à Dieu, ou encore avec les entrelacs sculptés des khatchkars de pierre, que l’on trouve si souvent dans ce pays.

« afactum », (Akuti – Fort désir), 2015.

L’ange blanc sur fond gris, couleur exprimant le mélange de la vertu et de la concentration, a les mains enroulées vers l’intérieur, l’intériorité de l’homme-ange.

« afactum », (Kevala- État pur) , 2015.

L’ange est blanc sur fond rouge, les ailes-mains sont tournée vers l’extérieur, dans la position de l’oblat.

« afactum », (Karuna – Miséricorde) , 2015.

L’ange rouge enroule son aile gauche en forme de récipient d’où se répand un nectar blanc de consolation.

« afactum », Vipra Lamba – Amour dans la séparation) , 2015.

Cet ange noir sur fond gris est, contrairement aux autres, peint de dos. Il pleure mais ne peut cacher ses larmes qui vont remplir l’enroulement de son aile gauche, avant de s’écouler au sol. L’artiste évoque ici la nécessité de sortir de la fusion, d’opérer une dissociation qui ouvre, selon lui, à un amour véritable.

« Afactum », La Cène, 2015

Treize chaises en rond. L’artiste a disposé sur douze d’entre elles une forme minimale : un cône de farine. Le sens est simple : le partage du pain lors de la Cène du Christ est, ici, exprimé par la matière première [1]. Par cette poudre blanche, cette installation conceptuelle évoque la question philosophique de l’origine de toute chose et son approche symbolique.

En laissant libre une chaise, l’artiste a souhaité aussi que des visiteurs puissent d’asseoir "à la place du Christ", ouvrant par la sorte à une éventuelle méditation sur ce que veut dire partager. C’est donc selon ses termes, une "installation interactive".

À l’opposé des anges qui rappellent l’esthétique des icônes, la chaise vide apparaît comme "aniconique".

« Afactum », Pain quotidien, 2015.

Projet initial de "Pain quotidien" Le projet initial de l’artiste était de recouvrir une table noire de farine blanche, débordant de tous les côtés. Une figuration symbolique du débordement de la grâce, selon lui.

Mais en visitant l’église, il a remarqué une chapelle délaissée, très sombre, de style rococo et transformée au XIXe - la chapelle Saint-Joseph- et a changé son projet. En recouvrant de farine l’autel et le sol, Achot Achot en a transformé l’esthétique - elle semble recouverte de neige - et a enrichi aussi le sens de son idée initiale en amplifiant le sens du titre de l’œuvre.

L’autel, lieu de la consécration du pain, est rehaussé dans sa fonction. Par ailleurs, en recouvrant toutes les surfaces planes, la farine évoque immédiatement la manne qui était tombé dans le désert lors de la fuite, sous la direction de Moïse, des Hébreux afin de se nourrir.
Achot Achot réexplore ainsi la question de l’origine, puisque, dans le christianisme, le pain consacré est souvent associé au dépassement de la manne ancienne.

Jean Deuzèmes 


[1Si la chaise vide renvoie à la figure du Christ, c’est aussi une figuration symbolique bien connue de l’attente du prophète d’Élie pour lequel on laisse une place vide lors des circoncisions juives

Messages

  • Achot Achot : très belle installation qui occupe la nef avec force. Le contraste toujours passionnant de ces œuvres contemporaines et pures dans cette architecture très présente.
    Autre approche, plus conceptuelle, "La cène" et "pain quotidien" nous invitent dans ces chapelles un peu oubliées. Le regard est intrigué puis capté. Pas besoin de texte, les choses se disent par elles mêmes.

  • Je suis profondément touchée par le travail du plasticien Achot Achot, particulièrement "afactum" la Cène et "afactum" Pain quotidien.

    la simplicité, la quotidienneté des matériaux, le dépouillement de la mise en scène ou mieux la liturgie invite au recueillement, et dans un même mouvement élargit la pensée et le coeur aux dimensions de l’histoire humaine en train de se vivre dans les lieux de paix , de guerre,
    de pardon, de partage.
    Marie-Thérèse Joudiou

  • Au message précédent, j’ajoute que j’emmènerais volontiers des enfants en catéchèse, comme je l’avais fait pour"Portraits de guerre" d’Hugo Bonamin

    Toute une moisson de réactions et paroles des enfants peut jaillir à partir de ces oeuvres d’apparence éphémère ( Vous ferez cela en mémoire de moi")

    MTJoudiou

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